Pourquoi l’accès aux soins suscite l’alerte partout… mais surtout ici
L’accès aux soins fait la une dans tous les rapports institutionnels de santé. Mais à force d’entendre parler de “déserts médicaux”, il arrive que l’information se dilue. Des disparités existent partout en France, mais leur carte n’est pas uniforme. Nous avons voulu regarder de près comment la situation se décline en Bourgogne-Franche-Comté (BFC). Quels sont les territoires en tension, pourquoi et, surtout, sur quoi il est possible d’agir concrètement ?
De quoi parle-t-on ? Définir les “tensions d’accès aux soins”
On entend par tension d’accès aux soins la difficulté, pour une population donnée, à obtenir une prise en charge médicale adaptée dans des délais et des conditions satisfaisants. Ces tensions sont mesurées par plusieurs indicateurs (Ministère de la Santé, ARS) :
- Densité de professionnels de santé : nombre de médecins (généralistes ou spécialistes) ou d’infirmiers pour 100 000 habitants.
- Délai d’obtention d’un rendez-vous.
- Distance ou temps d’accès au soin (en kilomètres ou en minutes jusqu’au cabinet ou à la structure de soins la plus proche).
- Zones d’Intervention Prioritaire (ZIP) et Zones d’Action Complémentaire (ZAC) : classification officielle (Assurance Maladie, ARS) des territoires considérés comme “en difficulté”.
Concrètement pour la BFC, près d’un habitant sur cinq vit déjà dans une zone identifiée “sous-dense” en offre de soins médicaux (Atlas ARS 2023).
Les territoires les plus en tension : qui, où, combien ?
Une géographie inégalitaire de l’offre de soins
Le trait commun à la BFC, c’est la coexistence d’agglomérations assez bien dotées (Dijon, Besançon, Chalon) et de territoires ruraux ou mixtes particulièrement vulnérables :
- La Nièvre : le département le moins bien doté de la région en médecins généralistes par habitant : 68 pour 100 000 habitants en 2022 (source DREES), contre 104 en Côte-d’Or.
- Le département de la Haute-Saône compte 52,1 généralistes pour 100 000 habitants, soit près de deux fois moins que la moyenne nationale.
- Le Morvan et l’Avallonnais affichent les délais d’obtention de rendez-vous médicaux parmi les plus élevés de Bourgogne.
- En Franche-Comté rurale (Val de Saône, pays de Gray), certaines communes n’ont plus aucun médecin résident, provoquant des déplacements de plus de 20 kilomètres pour consulter hors urgences.
À l’inverse, Dijon et son agglomération, ou Besançon et Montbéliard, dépassent la moyenne régionale, mais voient cependant vieillir leur corps médical sans renouvellement suffisant (cf. “Atlas de la démographie médicale”, Conseil National de l’Ordre des Médecins 2023).
Tableau comparatif : quelques chiffres-clés départementaux (2022-2023)
| Département |
Médecins généralistes pour 100 000 habitants |
Pourcentage de population en ZIP/ZAC |
Distance moyenne au cabinet généraliste (km) |
| Nièvre |
68 |
34 % |
11,2 |
| Saône-et-Loire |
75 |
29 % |
9,9 |
| Haute-Saône |
52,1 |
37 % |
15,7 |
| Côte-d’Or |
104 |
12 % |
5,4 |
| Doubs |
96,7 |
16 % |
6,3 |
À retenir : Les moyennes cachent des hétérogénéités fortes, particulièrement dans les zones rurales périphériques, où l’on recense parfois moins de 40 % de la densité médicale nationale.
Les facteurs qui créent ou aggravent la tension
- Départs en retraite non remplacés : dans la Nièvre ou la Saône-et-Loire, près d’un praticien sur trois a plus de 60 ans (CNOM, 2023).
- Attractivité réduite pour les jeunes médecins, due à l’isolement, à la charge administrative, au manque de services annexes (logement, scolarité, vie sociale).
- Problèmes de transport : absence de mobilité publique, automobile indispensable, coûts de déplacement lourds pour certaines familles âgées ou précarisées.
- Rareté des spécialistes : en dehors des sites hospitaliers, l’accès à un pédiatre, à un ophtalmologue ou à un psychiatre devient problématique (1 ophtalmologue actif pour 17 000 habitants dans l’Yonne, 2022).
- Dynamique démographique défavorable : vieillissement marqué dans de nombreux cantons ruraux, avec des populations nécessitant plus de soins, mais moins de médecins résidents.
Pourquoi l’accès aux soins est un enjeu opérationnel pour tous
- Pour les élus locaux : l’accès aux soins devient un argument d’attractivité ou de maintien de population (une commune sans médecin se dépeuple deux fois plus vite, INSEE 2021).
- Pour la prévention : les zones sous-dotées concentrent souvent davantage d’“inégalités sociales de santé” (moindre dépistage, renoncement aux soins, séquelles chroniques plus fréquentes).
- Pour les établissements médico-sociaux : les EHPAD en zones rurales identifient de fortes tensions pour faire intervenir des médecins coordonnateurs ou traitants à proximité.
- Pour les citoyens : renoncement aux soins, allongement des délais, sentiment d’injustice territoriale.
Focus : le cas spécifique des “zones blanches médicales” en BFC
Si le terme “zone blanche médicale” n’a pas d’existence administrative, il est employé localement pour désigner les territoires sans aucun professionnel de santé durablement présent. Ces situations se sont multipliées au nord de la Nièvre, dans le Pays Charolais-Brionnais ou dans la Bresse bourguignonne. Plusieurs communes organisent désormais des “tournées” de médecins remplaçants ou accueillent des cabinets éphémères.
- Dans l’Avallonnais, des cabinets n’ouvrent que 1 à 2 jours/semaine avec des praticiens venus de centres urbains voisins.
- Les maisons de santé pluridisciplinaires : piste de solution, mais encore concentrées dans certains pôles périurbains, et insuffisantes pour couvrir tout le tissu régional.
À surveiller dans les prochains mois : l’arrivée de nouveaux outils, comme les “infirmiers en pratique avancée”, ou la télémédecine, qui ne couvrent toutefois pas tous les besoins : la fracture numérique aggrave l’éloignement pour les plus vulnérables (personnes âgées isolées ou familles sans accès Internet).
Quels leviers d’action locaux ? Outils concrets pour les territoires BFC
Agir sur l’attractivité
- Aides à l’installation : subventions (ARS, CPAM) pour les jeunes médecins, accompagnement immobilier et administratif via les “Contrats locaux de santé”.
- Actions de promotion (forums étudiants, stages en zones fragiles) : effet bénéfique mesuré dans l’Yonne, où 40 % des internes ayant fait un stage en ruralité s’y installent ensuite (Assurance Maladie, 2022).
- Développement de la pratique pluriprofessionnelle : multiplication des Maisons de santé pluriprofessionnelles et des Centres de santé, avec exercice coordonné.
Renforcer la mobilité et la proximité
- Organisation de transports à la demande pour accès au cabinet ou à l’hôpital, orientés en priorité vers les plus précaires et les séniors.
- Cabinets médicaux mobiles : exemple dans la Nièvre et le Haut-Jura où des bus médicaux font étape dans les villages.
- Appui aux pharmacies rurales : certaines deviennent le point d’entrée principal du système de soins (téléconsultation assistée, vaccination, etc.).
Innover avec la télémédecine : une solution d’appoint, pas magique
- Déploiement encouragé par l’ARS, mais nécessite une bonne couverture numérique et un accompagnement adapté pour les publics fragiles.
- Effet mesurable surtout pour le suivi de pathologies chroniques stables et les prises de rendez-vous “simples”.
- Encore insuffisant pour la prise en charge globale, notamment en gériatrie ou santé mentale.
Rendre visible l’invisible : en finir avec l’inégalité silencieuse
Ce que l’on observe dans la région, c’est que les territoires en tension ne sont pas toujours ceux que l’on médiatise le plus. La Saône-et-Loire, département le plus peuplé, concentre à la fois des pôles bien dotés (Mâcon, Chalon) et de vastes secteurs où la présence médicale s’étiole. Dans la Nièvre, une commune sur cinq n’a plus de médecin “résident”.
Pour renforcer la veille et préparer la relève, il est indispensable d’associer les collectivités, les associations d’usagers et les professionnels à la cartographie de l’offre sur chaque territoire. Les outils existent (SIG santé, Atlas ARS, plateformes d'observation), mais ils doivent être appropriés par les acteurs locaux et mises à jour régulièrement.
- Partager l’info sur les tensions locales : vers un “observatoire partagé” de l’accès aux soins.
- Repérer et soutenir les expériences qui fonctionnent : intégration des nouveaux professionnels, démarches communautaires de santé (voir Communautés professionnelles territoriales de santé, “CPTS”).
- Inciter à une approche concertée : sortie du cloisonnement ville-hôpital, articulation entre prévention et soin.
Ce qu’il faut retenir pour la BFC : l’accès aux soins ne se résume pas à une réforme à Paris ou une carte nationale. C’est un combat quotidien mené dans chaque bassin de vie. Les inégalités d’accès créent d’autres inégalités – sociales, scolaires, professionnelles – et aucun territoire ne pourra avancer sans s’emparer collectivement du sujet. Nous suivrons ici les expérimentations prometteuses et les avancées à partager dans vos réseaux.
À suivre sur Veille Santé BFC : focus sur le déploiement des futurs centres de santé et les leviers pour l’accès aux soins des plus jeunes.
Sources : INSEE, ARS Bourgogne-Franche-Comté, Atlas de la démographie médicale (CNOM), Assurance Maladie, données Observatoire régional de la santé.
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