Comprendre la démographie médicale : une question stratégique
La démographie médicale demeure un enjeu central de santé publique, tout particulièrement en Bourgogne-Franche-Comté (BFC). Le sujet préoccupe autant les élus locaux que les professionnels de santé, les gestionnaires d’établissements, les CPTS* et – in fine – la population. Rarement une réunion territoriale n’évoque la santé sans mentionner la question du déficit de professionnels, de la fermeture de cabinets ou de l’accès aux soins « de premier recours ». Ce n’est pas qu’une affaire de chiffres : c’est la vie réelle de milliers d’habitants, surtout dans les territoires ruraux et les zones urbaines défavorisées.
Au niveau national, la France fait face depuis dix ans à une recomposition du paysage médical, marquée par la baisse du nombre de médecins généralistes installés, un vieillissement accru de la profession et de forts déséquilibres entre territoires urbains et ruraux (DREES). Mais concrètement, pour la BFC, que signifient ces évolutions ? Sur quels territoires faut-il porter la vigilance ? Quels leviers pour les acteurs ? Tour d’horizon, chiffres à l’appui, et pistes d’action réalistes.
*Les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé : dispositifs pour coordonner les soins sur un territoire donné.
Les grands chiffres de la démographie médicale en BFC
- Près de 7 500 médecins en activité en 2023 (toutes spécialités confondues) dans la région (source : ARS BFC, Atlas 2023).
- Taux de médecins généralistes : 146 pour 100 000 habitants (moyenne 2022, contre 154 au niveau national – INSEE).
- Âge moyen des généralistes : 53 ans (ARS BFC, 2023) ; près de 42% ont plus de 60 ans en Saône-et-Loire et dans la Nièvre.
- Évolution négative du nombre de généralistes libéraux depuis 2012 : -6% dans la région, mais jusqu’à -15% dans certains territoires ruraux (Cantal, Morvan, Bresse).
- Forte disparité géographique : en Côte-d’Or et autour de Besançon, ratios supérieurs à 180 pour 100 000 ; en Haute-Saône et dans la Nièvre, parfois moins de 110 médecins pour 100 000.
Tableau : Comparaison des effectifs de médecins généralistes par département (2022, source : ARS BFC)
| Département |
Effectif (nombre) |
Pour 100 000 habitants |
Part des +60 ans (%) |
| Côte-d'Or |
1 150 |
178 |
38 |
| Doubs |
1 070 |
168 |
36 |
| Saône-et-Loire |
970 |
142 |
43 |
| Yonne |
680 |
130 |
40 |
| Nièvre |
390 |
109 |
41 |
| Jura |
490 |
146 |
39 |
| Haute-Saône |
390 |
119 |
36 |
| Territoire de Belfort |
320 |
160 |
36 |
Ce qu’il faut retenir : certains départements, notamment la Nièvre et la Haute-Saône, subissent une tension très forte, tandis que la Côte-d’Or et le Doubs restent plus attractifs.
Pourquoi la démographie médicale se tend-elle ? Quelques clés pour comprendre
- Départs massifs à la retraite : avec un grand nombre de médecins formés dans les années 1970-80, la vague des départs commence à atteindre des seuils critiques (DREES, 2023).
- Faible attractivité de certains territoires : ruralité, isolement, accès aux écoles, mobilité… mais aussi lourdeur des gardes et solitude professionnelle.
- Mutation des modes d’exercice : nouvelle génération de médecins plus attirée par le salariat ou l’exercice regroupé (MSP1, centres de santé), souhait d’un meilleur équilibre de vie.
- Effet “locomotive des métropoles” : attractivité plus forte de Dijon, Besançon, mais sous tension dans les villes moyennes (Montceau-les-Mines, Sens, Vesoul).
- Carence de spécialistes en zones rurales : pédiatres, gynécologues et psychiatres sont particulièrement rares dans la Nièvre ou le Sud-Morvan.
1. Maison de Santé Pluridisciplinaire : structures regroupant plusieurs professions de santé, favorisant les coopérations et l’organisation.
Ce que l’on observe concrètement dans la région
- Un véritable “choc démographique” annoncé entre 2025 et 2030 : jusqu’à 1 généraliste sur 3 potentiellement en départ sur 5 ans dans certains SIRS2 de Saône-et-Loire (source : ORS BFC, 2024).
- Allongement des délais de rendez-vous pour les soins primaires dans le Morvan, le Châtillonnais et les petites villes hors agglomération (sources : témoignages ARS et CPAM 2023).
- Montée en puissance des infirmiers, kinés, sages-femmes pour pallier, en partie, l’absence de généralistes : une tendance à intégrer à la réflexion territoriale.
- Initiatives locales : recrutement direct par les collectivités (ex : médecin salarié par la Mairie à Lormes – Nièvre), développement de MSP, expérimentations de télémédecine sur le plateau d’Hauteville ou en Puisaye.
2. Système Interrégion de Répartition des Soins : zonage utilisé par l’ARS pour prioriser les aides à l’installation.
Les risques pour la santé des habitants et le fonctionnement du système
- Renoncement aux soins : marqueur très préoccupant avec une augmentation des délais et des distances à parcourir.
- Désengorgement moindre des urgences : un accès dégradé en médecine générale peut reporter la prise en charge vers les services d’urgences déjà saturés (ex : hôpital de Nevers, 2022).
- Inefficacité accrue de la prévention : moins de suivi des pathologies chroniques (diabète, HTA, cancer du sein…), moindre accompagnement des actions de vaccination et de dépistage (source : SPF, 2023).
- Difficultés de répartition des gardes, baisse du “continuum” de soins
À retenir :
- L’enjeu « démographie médicale » n’est pas qu’une question de chiffres. Il impacte au quotidien la prévention, la prise en charge des maladies chroniques et la sécurité des parcours de santé.
- C’est un amplificateur des inégalités sociales et territoriales de santé.
Les leviers d’action : ce qui fonctionne, ce qui reste difficile
1. Faciliter l’installation
- Aides à l’installation fortement utilisées dans les zones rurales (prêt gratuit de local, exonérations fiscales, bourses d’études, salariat communal ponctuel). Exemples : Varennes-Vauzelles (Nièvre), Saulieu (Côte-d’Or).
- Promotion de l’exercice regroupé : les MSP ont un effet d’attraction indéniable, même si elles ne suffisent pas à tout résoudre. Plus de 160 MSP recensées en BFC début 2024 (source : ARS BFC).
- Parcours stages étudiants renforcés en territoires fragiles : accueillir les internes dans les cabinets et MSP rural en espérant favoriser l’ancrage local (effet ‘stage rural’ : source : DREES, 2024).
2. Réinventer l’offre de soins de proximité
- Multiplication des projets de télémédecine : téléconsultations avec infirmiers assermentés (expérience de la Puisaye), télé-expertise en EHPAD en Haute-Saône, déploiement de dispositifs de type ‘Médecin traitant à distance’.
- Développement des consultations avancées par des spécialistes de CHU dans les zones rurales (cardiologie, gynécologie, dermatologie). Une dizaine de dispositifs pilotes en 2023 dans l’Yonne et la Nièvre.
- Renforcement des coopérations interprofessionnelles : délégation de tâches encadrée, implication accrue des pharmaciens, infirmiers, assistantes médicales.
3. Repérer les signaux faibles para-médicaux
- Anticiper les tensions sur les autres professionnels : kinés et infirmiers aussi touchés par le vieillissement, attention à ne pas déplacer la pénurie.
- Soutenir les structures d’accueil d’internes sur tout le territoire, pour éviter la concentration sur les pôles majeurs de Dijon et Besançon.
Ce qui mérite l’attention dans les prochains mois
- L’impact réel des dernières réformes nationales : loi Rist, ouverture de postes de praticiens territoriaux de médecine générale (PTMG), mesures conventionnelles, etc. (Assurance Maladie, mai 2024).
- Effet des coopérations entre départements, notamment les investissements conjoints (ex : Côte-d’Or et Jura), création de maisons de santé multi-départementales.
- Déploiement de la Plateforme régionale d’appui à l’installation annoncée par l’ARS : à suivre de près pour juger de son efficacité à faire revenir ou maintenir des jeunes médecins sur site.
- L’évolution rapide du “numérique en santé” : téléconsultation, téléexpertise, Dossier Médical Partagé – autant de leviers, mais aussi de nouveaux défis d’équipement et d’adhésion des soignants.
À partager dans vos réseaux :
- La démographie médicale en BFC est un enjeu collectif, qui demande d’associer élus, établissements, professionnels libéraux et usagers.
- Chaque commune, chaque intercommunalité peut agir (aide à l’installation, soutien aux projets collectifs, accompagnement au logement, etc.).
- La prévention et la coopération sont les mots-clés pour transformer la contrainte en opportunité territoriale.
Perspectives : garder la main sur la veille et l’action collective
La démographie médicale n’est pas figée. Certes, la Bourgogne-Franche-Comté subit une phase de « dépression » démographique, mais elle n’est pas condamnée à l’immobilisme. Ce qui fait la différence, ce sont les capacités d’anticipation, de coordination locale, les politiques volontaristes et l’intégration des nouveaux métiers (assistants médicaux, coordonnateurs, infirmiers de pratique avancée). Les défis sont connus, mais leur ampleur demande un pilotage de plus en plus fin, et une veille partagée entre tous les acteurs.
À suivre dans la région : la montée des modèles d’exercice collectif, les coopérations interprofessionnelles et la capacité à rendre attractifs, au-delà des discours, les territoires en souffrance démographique. Si vous souhaitez approfondir, l’Atlas régional des professionnels de santé de l’ARS est une ressource incontournable.
Sources principales :
- ARS Bourgogne-Franche-Comté (Atlas régional 2023-2024)
- DREES (Études et Résultats sur la démographie médicale, 2023-2024)
- INSEE (Dossier du 6 avril 2023)
- Assurance Maladie (Repères statistiques BFC, mai 2024)
- Observatoire régional de santé BFC
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