13/04/2026

Agir ensemble : la Bourgogne-Franche-Comté face au défi de la mortalité prématurée

La mortalité prématurée : pourquoi en faire une priorité régionale ?

La mortalité prématurée désigne les décès survenant avant 65 ans. C’est un indicateur fort de la santé d’un territoire. En France, selon Santé publique France (SPF), près d’un décès sur cinq survient prématurément (19,5 % en 2021). Ce chiffre masque de fortes disparités territoriales et sociales, et la Bourgogne-Franche-Comté (BFC) n’y échappe pas.

Dans notre région, la mortalité prématurée est depuis des années supérieure à la moyenne nationale, même si les écarts peuvent se resserrer sur certains territoires urbains. Les causes principales sont connues : cancers (en particulier broncho-pulmonaires), maladies cardiovasculaires, décès liés à l’alcool et accidents de la route. Ces décès sont pour partie évitables – c’est-à-dire qu’ils pourraient être réduits par des mesures de prévention, un accès rapide aux soins ou de meilleures conditions de vie.

Mortalité prématurée en Bourgogne-Franche-Comté : que disent les derniers chiffres ?

  • Standardisation régionale : Le taux brut de mortalité prématurée (tous sexes) en BFC s’élève à 257 décès pour 100 000 habitants (moyenne 2017-2019, source : ORS BFC 2022), contre environ 246 au niveau France entière.
  • Hétérogénéité départementale :
    • La Saône-et-Loire (273/100 000) et la Nièvre (279/100 000) enregistrent des taux nettement supérieurs, notamment en zone rurale.
    • Le Doubs et le Jura, plus urbanisés/dynamisés, présentent des taux inférieurs à la moyenne.
  • Des causes dominantes :
    • Pour les hommes : cancers pulmonaires, pathologies cardiovasculaires, addictions.
    • Pour les femmes : cancers du sein, troubles cardio-métaboliques, suicides.

Ce que l’on observe dans la région, c’est une surreprésentation de la mortalité évitable : 38 % (contre 34 % en France) des décès prématurés pourraient être évités par des mesures effectives sur les comportements individuels, l’offre de soins et les conditions socio-économiques (INSEE, SPF).

À retenir : En Bourgogne-Franche-Comté, plus de 2 350 décès prématurés/an pourraient être différés ou évités. Cela touche d’abord les plus fragiles : bassins ruraux isolés, quartiers sociaux périurbains, professions manuelles.

Pourquoi agir maintenant ? Un contexte régional en mutation

  • Évolution démographique : Population vieillissante, mais aussi arrivée de jeunes familles dans certaines villes moyennes ou secteurs attractifs. Le vieillissement accentue l'exposition cumulative à certains facteurs de risque, tandis que la précarité des jeunes adultes grandit sur plusieurs territoires.
  • Décrochage de certains indicateurs : Saône-et-Loire & Nièvre voient s'aggraver la morbidité liée à l’alcool, tandis que la désertification médicale rend plus compliqué le recours précoce aux soins dans le Nord de l’Yonne ou la Haute-Saône.
  • Crise des ressources humaines : Avec 23% de médecins généralistes en moins attendus d’ici 2030 (projection ARS BFC), la fragilisation du suivi et du repérage précoce s’amplifie, surtout dans les zones rurales.

À surveiller dans les prochains mois : la capacité de la région à maintenir des circuits de prise en charge efficients (urgences, oncologie, prévention, santé mentale) face à la démutualisation de certains services hospitaliers.

Quels leviers d’action mobilise le système de santé régional ?

1. Prévention renforcée et coordonnée

La BFC a depuis cinq ans multiplié les initiatives en direction des publics à risque. Citons :

  • Programmes régionaux de dépistage – Déploiement élargi du dépistage des cancers (sein, colorectal, col de l’utérus), avec des caravanes mobiles dans les territoires ruraux. Sur la période 2021-2023, le taux de dépistage du cancer colorectal est passé de 26,9% à 32,4% en zones sous-denses (source : CRCDC BFC).
  • Éducation à la santé – Le dispositif « La santé, ça s’apprend ! » mobilise écoles, MJC, centres sociaux, et adapte ses modules aux réalités de la Nièvre ou du Haut-Doubs : alimentation, tabac, alcool, égalité fille-garçon.
  • Prise en charge des addictions – Le déploiement des CSAPA (Centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie) vise à réduire l’impact de l’alcool et des drogues, notamment en Saône-et-Loire où on compte 1,5 fois plus d’hospitalisations pour alcoolisation aiguë que la moyenne nationale (ORS BFC).

2. Une nouvelle approche des inégalités territoriales

Un axe essentiel a été de “territorialiser” la prévention : ne pas appliquer un modèle unique, mais adapter chaque dispositif. Exemples concrets :

  • Sensibilisation par la pair-aidance (ex : ateliers animés par d’anciens patients en Addictologie dans le Morvan).
  • Création de Permanences d’Accès aux Soins de Santé (PASS) itinérantes dans les villages du Doubs et de l’Yonne : aller au devant des personnes isolées.
  • Financement de projets portés par les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé) pour les jeunes en zone périurbaine.

Ce que cela implique pour la Bourgogne-Franche-Comté : le repérage précoce des situations à risque (isolement, précarité logement, non-recours aux droits) est désormais intégré dans certains protocoles des équipes locales (telles que les MAIA et SIRS – Services d’Intervention Rapide en Santé).

3. La prévention secondaire : détecter tôt, intervenir vite

  • Dépistage organisé et ciblé : le Dossier Médical Partagé (DMP) est promu dans toutes les MSP (Maisons de Santé Pluridisciplinaires) et chez les infirmiers libéraux pour repérer en amont les situations chroniques ou les cancers naissants.
  • Parcours de soins cancer : expérimentation de parcours accélérés (moins de 15 jours entre suspicion et bilan en oncologie) dans trois hôpitaux de proximité (Clamecy, Lons-le-Saunier, Montbéliard).

À partager dans vos réseaux : la télé-expertise pour le dépistage des lésions cutanées ou buccales, en soutien aux généralistes isolés, a permis d’augmenter de +15% les diagnostics précoces entre 2019 et 2023 (ARS BFC).

4. Aide à l’accès aux soins et coordination médico-sociale

Concrètement, pour la BFC, il s’agit souvent de “rabouter” les offres. En zone rurale, l’espoir ne vient pas forcément de nouveaux médecins, mais de meilleures articulations :

  • Développement des consultations avancées itinérantes pour la santé mentale, maternité et addictions.
  • Protocoles d’intervention précoce (Repérage du risque cardiovasculaire à partir de 40 ans dans les MSP rurales ; accompagnement renforcé post-sortie hospitalière).
  • Activation des réseaux d’entraide locaux (mutuelles solidaires, associations d’aide aux aidants) dans la Nièvre et la Haute-Saône : enjeu d’aller vers les "invisibles".

À surveiller dans les prochains mois : la montée en puissance de l’“aller-vers” (équipes mobiles, véhicules sanitaires légers), qui pallient la désertification médicale et sociale. Exemple à suivre : le dispositif mutualisé “Prems” déployé par la CPTS Grand Auxerrois.

Ce que ça change concrètement pour les acteurs de Bourgogne-Franche-Comté

  • Collectivités : identification des zones “rouges” (signalement ARS trimestriel), financement de micro-projets de prévention (ex. vélo-santé, jardins partagés, journées “santé mentale” en milieu rural).
  • Professionnels de santé : implication croissante dans l’accompagnement de parcours – bilan partagé du médication, action coordonnée avec les acteurs sociaux, formation croisée (ex : prévention du suicide et intervention brève tabac/alimentation).
  • Milieu associatif et sport-santé : relais essentiels pour capter et réorienter les publics éloignés.
  • Citoyens : outils numériques (plateformes ARS, cartes de ressources locales, géolocalisation des offres de soins et de prévention), appui à la décision plus simple et transparent.

Un exemple marquant : en Haute-Saône, la mise en place de marches exploratoires santé-citoyens a permis d’identifier six villages “oubliés” par les outils de prévention classiques. En réponse, des actions de dépistage et d’information mobile y ont été organisées, impliquant élus, écoles, et bénévoles locaux.

À retenir pour les acteurs de terrain :
  • La prévention organisée ne suffit plus. Il faut systématiser l’approche “d’aller vers” et le maillage territorial.
  • La lutte contre la mortalité prématurée est d’abord une question d’équité et de coordination.
  • La mobilisation des acteurs non médicaux (associations, collectivités, sports, culture) permet d’atteindre les publics “hors radar”.

Des freins encore présents… et des pistes pour accélérer

  • Difficultés d’accès : les inégalités d’accessibilité (transport, fracture numérique) demeurent majeures pour la Nièvre ou le Haut-Mâconnais.
  • Ressources professionnelles limitées : le nombre de médecins sentinelles, d’équipes mobiles sociales/santé est encore insuffisant pour couvrir toute la région.
  • Culture locale et confiance : la prévention, souvent perçue comme “venant d’en haut”, doit mieux s’appuyer sur les relais locaux.

À surveiller : la généralisation du recours aux médiateurs en santé (ex-cadres de vie, retraités formés) et les coopérations transfrontalières (notamment dans le Pays de Montbéliard) pour améliorer le partage de bonnes pratiques et d’outils.

Perspectives régionales : des liaisons à renforcer pour demain

La BFC joue dans la cour des grands défis en santé publique. Les grandes tendances nationales sont là, mais les inégalités locales appellent des solutions cousues main. L’expérience montre : plus la réponse est concertée, plurielle et ancrée dans le réel, meilleurs sont les résultats.

  • À partager dans vos réseaux : les cycles de formation croisée “santé-élus-éducation”, continus dans plusieurs départements, dessinent déjà une culture commune.
  • Des outils numériques régionaux pour le suivi des plans d’action commencent à faire leurs preuves : cartographie dynamique, alertes précoces sur les indicateurs-clés de mortalité prématurée (ORS BFC).

La réduction de la mortalité prématurée ne dépend pas d’une mesure unique, mais d’une combinaison de leviers – prévention, accès, coordination. Ce que l’on peut retenir pour la Bourgogne-Franche-Comté, c’est que chaque acteur, chaque territoire a un rôle à jouer. Que l’enjeu central reste la capacité à repérer les “trous dans la raquette” régionale et à y répondre collectivement.

À suivre : les résultats des appels à projets ARS/CPAM “prévention de la mortalité prématurée” 2024, et l’intégration annoncée des outils territoriaux de l’Assurance Maladie et des collectivités.

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