28/12/2025

Des territoires dispersés, des soins fragmentés : comprendre l’accès à la santé en Bourgogne-Franche-Comté

Un constat national plein de nuances locales

En France, la question de l’accès aux soins est régulièrement posée au niveau national. Pourtant, c’est à l’échelle des territoires que les inégalités se creusent. Ce phénomène s’illustre particulièrement en Bourgogne-Franche-Comté (BFC), région où les réalités du terrain modèlent chaque jour les parcours de santé des habitants.

Selon une étude de la DREES (2023), 7 millions de Français vivent dans une zone qualifiée de « résidentielles périphériques ». Or, notre région concentre 43 % de sa population dans des espaces ruraux ou semi-ruraux, contre une moyenne nationale de 32 % (INSEE, chiffres 2022). Cette dispersion influence chaque aspect de la santé : du trajet pour consulter un médecin à l’accès à la prévention ou aux urgences.

  • Distance au professionnel: en moyenne 12 km pour rejoindre un médecin généraliste dans la Nièvre.
  • Taux de désertification médicale: 17 % des habitants de l’Yonne vivent dans une zone sous-dotée (Assurance Maladie, 2023).
  • Mobilité des publics vulnérables: 27 % des ménages du Jura n’ont pas de véhicule personnel – un facteur clé d’accès (ARS BFC, 2021).

Concrètement, pour la BFC, l’accès aux soins dépend moins d’un nombre « moyen » de professionnels que de leur répartition et de la capacité des habitants à rejoindre les points d’offre.

La géographie : quand la distance devient une barrière

Maillage territorial et rupture de proximité

Notre région cumule plusieurs réalités géographiques :

  • Des étendues rurales à faible densité (Morvan, Bresse, hautes vallées du Doubs).
  • Des villes moyennes – supports essentiels mais parfois éloignés les unes des autres (Mâcon, Montbéliard, Dole).
  • Des pôles urbains plus attractifs (Dijon, Besançon), concentrant les spécialistes et équipements lourds.

Ce découpage a un effet direct : plus les habitants vivent loin d’un centre de soin, plus le recours aux soins tend à baisser, surtout pour les actes de prévention ou de suivi. À titre d’exemple, selon Santé publique France, le taux de suivi gynécologique annuel est inférieur de 25 % dans les territoires ruraux de Côte-d’Or par rapport à Dijon.

Temps de trajet, organisation des familles, report des soins

En BFC, la notion de “perte d’opportunité” prend tout son sens : un soin différé, voire annulé, faute de facilité d’accès.

  • Temps moyen pour joindre un service d’urgences sur certaines microrégions du Morvan : 35 minutes (CartoSanté, 2022).
  • Présence de maisons de santé pluridisciplinaires (MSP) : seules 52 % des communes rurales de Saône-et-Loire sont aujourd’hui couvertes par une MSP (URPS BFC, 2023).

Ce phénomène touche particulièrement les personnes âgées, les familles mono-motorisées, mais aussi les jeunes (accès à la contraception, soins de santé mentale).

Spécificités de la BFC : des inégalités accentuées par la démographie et l’offre de soins

Déserts médicaux : la double peine rurale

Le concept de « désert médical » est souvent repris, mais il recouvre deux réalités en région :

  • Une offre de soins libérale réduite : départ massif à la retraite des médecins de campagne et faible attractivité des installations nouvelles.
  • Un accès plus complexe aux spécialistes : selon l’Ordre des médecins, 38 % des cardiologues libéraux sont concentrés à Dijon et Besançon.

Cette situation ne touche pas seulement les personnes âgées. Les enfants, via les soins dentaires ou l’orthophonie, sont aussi concernés : on compte en moyenne 1 orthophoniste pour 3 200 enfants dans le nord de la Nièvre, contre 1 pour 1 500 à Besançon (CNSA, 2023).

Fragmentation des parcours de soins : prévention, accompagnement et structures médico-sociales dispersées

Dans notre région, l’accompagnement médical et social souffre souvent d’une organisation territoriale complexe.

  • Structures d’éducation thérapeutique (pour des pathologies chroniques) : souvent implantées dans les grandes villes, elles sont difficiles d’accès pour les habitants du Haut-Jura, du Morvan ou du Charolais.
  • Services itinérants ou “hors les murs” : expérimentation des bus santé de l’ARS, notamment pour la prévention bucco-dentaire en milieu scolaire rural.
  • Accès à la prévention : le taux de vaccination grippe ou Covid-19 des plus de 65 ans est, en 2022, inférieur de 15 points à la moyenne nationale dans certaines zones du sud de la Haute-Saône (Santé publique France).

L’éloignement impose des coûts : temps, organisation, mais aussi renoncement aux soins pour les plus fragiles.

Quand la géographie croise les inégalités sociales

Des déterminants sociaux de santé aggravés par l’isolement

La fragmentation des territoires accentue l’effet des déterminants sociaux de santé (ensemble des conditions sociales, économiques et environnementales qui influencent la santé d’une population).

  • Pauvreté et mobilité : dans l’Yonne, 13 % des ménages cumulent une précarité économique et un éloignement des services médicaux (observatoire régional santé-social BFC).
  • Isolement des personnes âgées : 29 % des +75 ans du Jura vivent seuls, rendant difficile la prévention de la perte d’autonomie et l’accès aux soins à domicile.
  • Difficultés d’accès pour les jeunes: aux urgences, 19 % des passages du Territoire de Belfort concernent des problèmes de transport ou de manque de praticiens dans leur bassin de vie.

Ce que l’on observe dans la région, ce sont des territoires où la distance ne fait pas qu’éloigner du soin : elle scinde aussi la capacité à agir sur les déterminants de santé, notamment pour les actions de prévention, de dépistage ou d’accompagnement.

Inégalités numériques et fracture d’accès

Le développement de la télémédecine progresse, mais la fracture numérique pèse encore. En 2023, selon l’ARS BFC, 14 % des foyers de la Haute-Saône n’ont pas accès à un internet très haut débit stable – frein majeur à la téléconsultation. Ce taux grimpe dans les zones de montagne.

Acteurs et leviers d’action : comment la région réagit

Face à ce constat, la mobilisation des acteurs est une nécessité. Voici quelques exemples concrets d’actions portées (ou à renforcer) en BFC pour compenser l’impact de la répartition géographique :

  • Développement des Maisons de Santé Pluridisciplinaires (MSP) : Plus de 135 MSP labellisées en 2023, mais des besoins persistants à l’ouest de la Nièvre ou dans la Bresse louhannaise (URPS).
  • Dispositifs d’exercice partagé (médecins salariés présents sur plusieurs communes, communautés professionnelles territoriales de santé – CPTS).
  • Transports sanitaires et mobilité solidaire : dispositifs associatifs d’accompagnement, transports collectifs santé à l’initiative de certaines communes.
  • Expérimentation de la télémédecine accompagnée : déploiement de cabines ou chariots connectés (par exemple en Haute-Saône rurale), mais attention aux limites techniques et à l’inclusion numérique.
  • Diversification des points de contact santé : pharmacies relais, maisons France Services intégrant un volet santé (développement à suivre en Côte-d’Or et dans le Doubs).
  • Renforcement du partenariat entre collectivités, ARS et associations : pour adapter l’offre de soins (schémas régionaux, Contrats Locaux de Santé, dispositifs d’Appui en Santé).

À surveiller dans les prochains mois : la révision du Ségur de la santé, l’évolution du zonage « médecin traitant » ainsi que l’augmentation prévue des postes en santé dans les territoires dits “fragiles”.

À retenir et à partager dans vos réseaux

  • En Bourgogne-Franche-Comté, la dispersion géographique va de pair avec une fragmentation de l’accès aux soins : ce n’est pas qu’une question de nombre de médecins, mais de leur localisation et de la capacité des habitants à franchir la distance.
  • Les populations les plus exposées : personnes âgées, familles précaires, jeunes ruraux, personnes sans solution de mobilité ou sans accès numérique.
  • Les solutions existent, mais elles doivent être diversifiées et territorialisées : l’organisation en équipes de soins primaires, la mobilité solidaire, le soutien à la télémédecine (sans oublier la lutte contre la fracture numérique), le renforcement du rôle des collectivités.
  • Pour agir, il est crucial de filer les données nationales jusqu’aux réalités locales et de maintenir une veille partagée (public, privé, associations et élus).

Si vous travaillez dans la prévention, le médico-social, la gestion territoriale ou le plaidoyer, ces points méritent attention et circulation : c’est à partir de la connaissance fine du terrain que se construira demain un accès aux soins plus équitable en BFC.

Sources : INSEE, Assurance Maladie, ARS BFC, URPS, Santé Publique France, DREES, Ordre des Médecins, CNSA

En savoir plus à ce sujet :