08/01/2026

Où manque-t-on le plus de professionnels de santé en Bourgogne-Franche-Comté ? Décryptage des bassins de vie en tension

La sous-dotation médicale : où en est-on en France et en Bourgogne-Franche-Comté ?

Depuis plusieurs années, la question des « déserts médicaux » s’est imposée dans le débat public. Au-delà du simple nombre de médecins, ce sont tous les professionnels de santé (infirmiers, kinésithérapeutes, sages-femmes…) qui manquent dans certaines zones. En 2022, selon la DREES, 6 millions de Français vivent dans une zone caractérisée comme sous-dense en médecins généralistes. En Bourgogne-Franche-Comté (BFC), la réalité est palpable, surtout en dehors des pôles urbains. Mais où la tension est-elle la plus forte ? Quelles dynamiques spécifiques à notre région expliquent la vulnérabilité de certains bassins de vie ?

Un rappel : Nous utilisons ici la notion de bassin de vie : il s’agit de l’espace géographique où les habitants ont accès aux principaux services du quotidien (écoles, commerces, santé, etc.), notion centrale pour raisonner en accès aux soins réels (source : INSEE).

Quels sont les bassins de vie les plus touchés ? Le point en BFC

  • Sud Haute-Saône et Val de Gray (70) : taux de médecins généralistes par habitant parmi les plus bas de la région (moins de 80 MG pour 100 000 habitants).
  • Auxois-Morvan (21, 58) : ensemble rural où l’on observe une raréfaction à la fois des généralistes, des spécialistes et des paramédicaux.
  • Nièvre centre et Est (58) : perte cumulée de médecins généralistes (-35% en 20 ans) et vieillissement marqué de la population médicale (plus de 45% ont plus de 60 ans selon l’ARS).
  • Nord-Yonne et Pays Avallonnais (89) : sous-dotation sur toutes les professions, aggravée par la proximité avec l’Île-de-France qui attire les jeunes praticiens.
  • Pays Seine-et-Tille (21) : désertification progressive, fermeture de cabinets, accessibilité limitée même à certains soins courants.

Ce que l’on observe dans la région, c’est un croisement entre l’effet ruralité (distance, faible densité de population, vieillissement) et des logiques historiques d’installation (poids des grandes villes, fuite vers les périphéries mieux dotées).

Quelques chiffres marquants :

  • Moins de 50 MG pour 100 000 habitants dans plusieurs bassins du sud Nièvre (INSEE, 2022).
  • Jusqu’à 30 % de la population sans médecin traitant dans le sud Haute-Saône (Assurance Maladie, 2023).
  • Prés de 90 % des nouveaux inscrits à l’Ordre des médecins en BFC en 2022 se sont installés en ville ou en périphérie urbaine.

À retenir :

  • La sous-dotation est une réalité majoritairement rurale, mais pas exclusivement : certains territoires périurbains (vallée de l’Ognon, zones périurbaines dijonnaises) commencent aussi à être sous tension.
  • Le phénomène dépasse la seule médecine générale. Infirmiers libéraux, kinés, sages-femmes, dentistes : beaucoup de professionnels concernent de moins en moins les territoires isolés.

Pourquoi certains bassins sont-ils plus impactés que d’autres en BFC ?

L’analyse des bassins « sous-dotés » passe par plusieurs déterminants :

Facteur Conséquence Exemple en BFC
Vieillissement de la population Besoins de santé croissants, attractivité moindre pour les jeunes professionnels Sud 58, Autunois-Morvan
Isolement géographique Déplacements longs, accès difficile aux hôpitaux ou cabinets spécialisés Haute-Saône rurale, Nièvre centrale
Dynamique économique fragile Difficulté à attirer et à maintenir des familles et donc des professionnels Val de Gray, pays Charolais
Déséquilibres étudiants/professionnels en formation Tous les internes ne s’installent pas à la fin de leurs stages, flux migratoires défavorables Zones rurales partout en BFC

Ce que cela implique concrètement pour la BFC :

  • Une partie grandissante de la population doit renoncer à certains soins ou se déplacer loin.
  • Les inégalités territoriales en santé augmentent (ex. : espérance de vie plus faible dans les territoires les plus isolés — source : Santé publique France).
  • L’offre de prévention, notamment envers les personnes âgées, recule en dehors des pôles urbains.

Focus sur quelques bassins critiques : itinéraire de la pénurie

1. La Nièvre intérieure : isolement maximal

Ici, l’enjeu n’est pas seulement le nombre de médecins mais l’accès total aux soins (spécialistes, auxiliaires, etc.). Avec une densité de population parmi les plus faibles de France, des villages vieillissants et des centres-bourgs désertés, la Nièvre intérieure (Cosne, Château-Chinon, Clamecy) cumule tous les facteurs de sous-dotation. Un chiffre marquant : en 2023, sept communes sur dix n’avaient plus de médecin traitant en exercice (ARS). Beaucoup d’acteurs témoignent aussi de renoncements aux soins dentaires ou kinésithérapie, particulièrement chez les seniors. Nous voyons ici l’effet d’un isolement de plus en plus structurel, difficile à résorber uniquement par des mesures d’incitation financière.

2. Sud Haute-Saône : la spirale du départ

Au sud de la Haute-Saône (autour de Gray), la situation s’aggrave depuis dix ans. La proximité de Besançon n’a pas joué le rôle de pôle d’attraction attendu. Les rares maisons de santé peinent à recruter. La moitié des médecins généralistes en poste a dépassé l’âge de 62 ans (données ARS 2023). Les délais d’attente pour un rendez-vous s’élèvent à 3 semaines minimum, parfois plus pour les spécialistes.

3. L’Auxois et la campagne dijonnaise : une fragilité silencieuse

A l’ouest de Dijon, dans l’Auxois et la campagne dijonnaise, le tissu médical s’érode doucement. Ici, les chiffres sont moins spectaculaires, mais la tendance est préoccupante : les départs à la retraite ne sont que partiellement compensés. À surveiller : l’installation de jeunes MG demeure très faible. Le risque, selon l’Assurance Maladie, est de voir émerger un « désert en tache d’huile », qui pourrait concerner bientôt près de 15 % de la population du secteur.

Pourquoi c’est urgent d’agir : impacts concrets pour les acteurs locaux

  • Pour les élus locaux : nécessité de repenser l’attractivité du territoire, en agissant sur le logement, l’offre de services, les conditions de vie familiales mais aussi la valorisation du travail en équipe pluri-professionnelle.
  • Pour le secteur médico-social : aggravation des files d’attente, difficulté à orienter les publics fragiles, sur-sollicitation des urgences hospitalières.
  • Pour les associations et acteurs de prévention : baisse de la capacité à mener des actions ciblées, affaiblissement du pilotage local des politiques de santé.
  • Pour les citoyens : risque de retarder les soins, voire d’y renoncer, perte d’un suivi médical régulier et inégalités de santé accrues.

Pour toutes ces raisons, repérer les bassins les plus touchés doit devenir une priorité du pilotage régional.

Quelles pistes pour renforcer l’accès aux soins dans les zones sous-dotées ?

La réponse nationale a évolué ces dernières années : multiplication des aides à l’installation, mesures Ségur, augmentation du nombre d’internes et ouverture des numerus clausus. Mais l’efficacité reste variable selon les territoires. En BFC, certaines initiatives sortent du lot :

  • Mise en place de maisons de santé pluriprofessionnelles, souvent en lien avec des collectivités motivées et des médecins-coordonnateurs impliqués.
  • Développement de la télémédecine, même si les usages restent limités dans la population âgée ou peu connectée.
  • Partenariats entre territoires, mutualisation de professionnels, ou mobilité organisée (ex : infirmiers itinérants soutenus par des intercommunalités en sud 70 et nord 58).
  • Dynamisation des stages ambulatoires en zones sous-dotées, pour favoriser l’installation après la formation (projet « Parcours Instal BFC » en test).

À retenir pour les acteurs locaux :

  • Une coordination intercommunale est souvent plus efficace qu’une action isolée à l’échelle communale.
  • La mobilisation des acteurs non médicaux (pharmaciens, assistants médicaux, travailleurs sociaux) peut permettre de garder un « minimum service de santé » sur le territoire.
  • Informer sur les véritables conditions de vie locale et l’appui possible (hébergement, offre culturelle, crèches…) répond aux attentes des jeunes professionnels.

Pour aller plus loin : quelles données à surveiller ?

  • Le taux de professionnels de santé de moins de 40 ans par bassin de vie : un bon indicateur du renouvellement à moyen terme.
  • La variation du nombre de patients sans médecin traitant, par tranche d’âge.
  • Le délai moyen pour un rendez-vous en médecine générale dans chaque zone, publié régulièrement par l’Assurance Maladie.
  • La densité d’infirmiers libéraux et de pharmaciens pour repérer les « pré-déserts ».

Sources utilisées : ARS Bourgogne-Franche-Comté, INSEE, Assurance Maladie, DREES, Santé publique France, Ordre des médecins national et régional.

À partager dans vos réseaux : la veille ne sert que si elle circule ! Que vous soyez élu, professionnel de santé, citoyen impliqué ou acteur du médico-social, identifiez et relayez les points de tension locaux auprès de vos partenaires. Pour la Bourgogne-Franche-Comté, l’avenir de l’accès aux soins passe par la reconnaissance et la coordination dans nos territoires.

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