Pourquoi s’intéresser à la répartition des spécialistes en Bourgogne-Franche-Comté ?
La question de l’accès aux soins spécialisés ne concerne pas que les grandes métropoles ou les “déserts médicaux” évoqués dans l’actualité nationale. En Bourgogne-Franche-Comté (BFC), elle structure le quotidien des habitants, oriente le travail des professionnels de santé et conditionne la politique de prévention.
L’État publie chaque année des chiffres sur la démographie médicale nationale (DREES, CNOM), mais qu’en est-il concrètement pour la région ? Quels écarts observe-t-on entre le Jura rural, le cœur hospitalier dijonnais ou les villes industrielles du Territoire de Belfort ? Et surtout, qui doit s’en saisir : les élus locaux, les établissements de santé, les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé), les associations, les ARS ?
- Point d’attention : la démographie des spécialistes n’est pas figée : elle évolue vite, sous l’effet des départs à la retraite, mais aussi de la part des jeunes médecins qui s’installent en exercice mixte ou regroupé.
La Bourgogne-Franche-Comté : un maillage contrasté
Des chiffres clés pour comprendre la situation
Sans surprise, la densité de spécialistes par habitant varie fortement dans notre région. En 2023, selon l’ARS et l’Ordre des Médecins :
- La BFC compte 67 spécialistes pour 100 000 habitants, contre 88 pour 100 000 au niveau national (source : DREES, 2023).
- Dijon concentre plus de 35 % des spécialistes alors qu’elle ne représente que 15 % de la population régionale.
- Le nord de la Nièvre, une partie de l’Yonne et le sud du Jura affichent le ratio le plus faible (moins de 25 spécialistes/100 000 habitants).
- Certains territoires ruraux cumulent un triple écart : faible densité de généralistes, de spécialistes, et délais d’accès allongés.
Par spécialité médicale, les disparités sont parfois encore plus marquées :
| Spécialité |
Dijon (pour 100 000 hab.) |
Saône-et-Loire rurale |
Zone Nièvre Sud |
Moyenne régionale |
| Cardiologues |
14 |
7 |
4 |
8,5 |
| Pédiatres |
12 |
4 |
2 |
6 |
| Pneumologues |
9 |
3 |
1 |
5 |
| Dermatologues |
10 |
5 |
2 |
6 |
(Source : ARS BFC, 2023)
Que veut dire cette répartition pour les habitants ?
- Un patient habitant Decize ou Poligny devra parfois parcourir 45 kilomètres pour un rendez-vous en rhumatologie ou en ORL.
- Le délai d’attente pour un dermatologue à Lons-le-Saunier est en moyenne 150 jours, contre 50 à Dijon (données Doctolib, 2024).
- Dans le nord de la Saône-et-Loire, les femmes enceintes sont parfois réorientées vers Dijon ou Chalon pour un suivi spécialisé.
À retenir : la concentration des spécialistes en ville génère une double peine pour les zones rurales : moins de présence locale et temps de trajet plus longs.
Qu’est-ce qui explique ces écarts ?
- L’attractivité hospitalière joue un rôle majeur. Dijon, Besançon, et plus récemment Belfort, attirent les jeunes spécialistes formés au CHU ou dans les centres hospitaliers dotés de plateaux techniques et de services universitaires. En revanche, les “petites” villes et les territoires ruraux ne proposent souvent que peu de postes de spécialistes hospitaliers.
- Le choix de l’exercice libéral : Les jeunes installés privilégient généralement les zones urbaines, y trouvant une patientèle plus dense et une vie professionnelle plus collective.
- La dynamique de regroupement professionnel, avec l’émergence des maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), modifie lentement la donne, mais moins vite chez les spécialistes que chez les généralistes.
- L’allongement des carrières prolonge mécaniquement la rareté temporaire dans certains secteurs ou spécialités à fort taux de départs en retraite.
- L’offre de formation médicale reste aussi concentrée : la majorité des internes effectuent leur stage dans les CH de Dijon ou Besançon, très peu dans les territoires périphériques (source : ARS, Observatoire régional de la santé).
À surveiller dans les prochaines années
- L’impact futur de la réforme de la 6e année d’internat en médecine générale, qui devrait accroître la présence de jeunes médecins sur l’ensemble du territoire.
- Les contrats d’engagement de service public (CESP) et autres dispositifs incitatifs, dont l’efficacité réelle reste à consolider au-delà de la phase expérimentale (Ministère de la Santé, 2024).
- La coordination ville-hôpital, clé pour mobiliser les spécialistes itinérants et les consultations avancées.
Pourquoi cette question est-elle centrale pour la santé publique régionale ?
En Bourgogne-Franche-Comté, les inégalités territoriales de santé se lisent dans les chiffres de recours aux soins spécialisés, mais également dans les indicateurs de mortalité prématurée évitable (décès avant 65 ans liés à un déficit de prévention ou de prise en charge adaptée).
- Certains départements ruraux enregistrent un taux de mortalité prématurée supérieur de 15 % à la moyenne nationale (INSEE, 2022).
- Pour des pathologies nécessitant un suivi spécialisé (diabète de type 1, insuffisance cardiaque, troubles neurodéveloppementaux de l’enfant), l’éloignement agit comme un véritable déterminant social de santé.
- L’accès à un “premier rendez-vous” en oncologie ou en psychiatrie reste inégal selon le territoire, alors que la précocité de la prise en charge fait toute la différence sur le pronostic.
- Les professionnels du médico-social constatent une tension accrue pour l’accès à certains spécialistes (psychiatres, pédiatres, gériatres) dans la Nièvre ou le nord de la Haute-Saône, avec des impacts sur les structures d’accueil (EHPAD, foyers jeunes adultes…)
Quels leviers d’action pour les territoires ?
Si la démographie des spécialistes relève partiellement de politiques nationales, plusieurs leviers existent au plan régional et local.
Pour les collectivités et intercommunalités
- Favoriser le déploiement d’équipements numériques adaptés dans les zones blanches pour appuyer la télémédecine spécialisée (projet “Télédermato 71” en Saône-et-Loire).
- Développer une politique d’accueil et d’accompagnement à l’installation, y compris prise en charge du logement, accès aux crèches, soutien aux conjoints.
- Soutenir la création et la coordination des maisons de santé (MSP) à dimension plurispécialistes – notamment en pédiatrie et gynécologie.
Pour les établissements de santé et les réseaux
- Créer des consultations avancées ou des vacations de spécialistes dans les centres périphériques : le système des “consultations avancées” en radiologie est déjà en place à Montceau-les-Mines et Autun.
- Encourager les pratiques partagées (exercice mixte ville-hôpital) pour les médecins spécialistes, avec délégation de tâches structurée (notamment pour la cardiologie et la pneumologie).
- Miser sur le compagnonnage et l’internat “hors les murs” : l’hôpital Nord Franche-Comté multiplie les collaborations avec des équipes rurales du Jura et de la Haute-Saône pour l’accueil d’internes de spécialité.
Pour les réseaux de prévention, médico-social, associations
- Renforcer l’accompagnement aux parcours de soins complexes, avec des référents de parcours de proximité pour les publics vulnérables.
- Développer des actions coordonnées sensibilisant à la prévention secondaire (dépistage, suivi chronique…), notamment au sein des collèges et lycées en zone rurale.
Zoom : quelques initiatives inspirantes en BFC
- La “Médical’Mouv” : projet pilote associant la CPTS de l’Autunois-Morvan et l’ARS, pour faire venir des spécialistes dans des communes rurales “en tournée” sur un mode itinérant.
- Le réseau “Addicto Bourgogne Nord”, fruit d’un partenariat entre libéraux, institutionnels et centres hospitaliers, permet de mutualiser les vacations en addictologie sur plusieurs cantons sous-dotés.
- Expérience “Onco-franche-comté” : maillage régional de consultations d’oncologie décentralisées, reliant Dijon, Dole, Vesoul et Sens, avec un partage de temps médical en visioconférence et sur place.
Pistes pour demain : s’informer, se coordonner, agir
- Surveiller les publications de l’ARS, de l’INSEE et de Santé publique France sur la démographie médicale et l’accès aux soins dans la région.
- Participer ou s’associer à des démarches nouvelles de partage des ressources : plateformes territoriales d’appui, réseaux de télé-expertise, groupements de coopération sanitaire.
- Promouvoir une veille mutualisée et contextualisée : outils partagés, cartographies à jour, remontée des besoins terrain vers les instances décisionnelles.
- Adapter localement les dispositifs nationaux sans attendre : les solutions “clé en main” sont rarement adaptées aux diversités de notre région. Les plus efficaces sont souvent celles coconstruites avec les acteurs locaux.
À retenir : la répartition des spécialistes ne bougera pas sans action collective, engagée et adaptée aux réalités de chaque territoire. Pour toute démarche de veille ou d’organisation, ancrer l’action dans la connaissance fine du contexte régional reste la clé.
À partager dans vos réseaux — chaque acteur régional peut devenir force motrice d’une meilleure équité en santé.