24/12/2025

Vieillir en Bourgogne-Franche-Comté : l’offre médico-sociale face au défi du grand âge

Les plus de 80 ans : une (r)évolution démographique qui s’accélère

Le vieillissement de la population française s’accélère, mais la Bourgogne-Franche-Comté (BFC) est particulièrement concernée. Selon les données INSEE 2023, les plus de 80 ans représentent déjà plus de 7,8 % de la population régionale contre 6,8 % au niveau national.1 La Saône-et-Loire et la Nièvre affichent même des taux de seniors parmi les plus élevés du pays. Et cette dynamique n’en est qu’à ses débuts : entre 2013 et 2023, le nombre de personnes âgées de plus de 80 ans a progressé de 23 % en BFC, et l’INSEE anticipe une hausse de près de 40 % d’ici 2040.2

  • Près de 250 000 habitants ont aujourd’hui plus de 75 ans en Bourgogne-Franche-Comté.
  • En 2030, les projections régionales indiquent un passage au-delà du cap des 190 000 personnes âgées de plus de 80 ans.3
  • Certaines zones rurales de l’Yonne et de la Haute-Saône connaissent d’ores et déjà une proportion de plus de 80 ans supérieure à 9 %.

Ce basculement démographique est loin d’être anecdotique pour les acteurs médico-sociaux. Il entraîne une pression considérable mais différenciée selon les départements et les territoires d’action.

L’offre médico-sociale aujourd’hui : entre volumes et inégalités territoriales

En Bourgogne-Franche-Comté, le “médico-social” regroupe l’ensemble des dispositifs d’accompagnement liés à la perte d’autonomie des seniors : EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), services d'aide à domicile, équipes de soins coordonnés, plateformes d’accompagnement, etc.

Que nous disent les données régionales ?

  • En 2022, la région comptait 34 000 places d’EHPAD, pour une capacité d’accueil inférieure à la demande estimée par l’ARS.4
  • On recense 220 structures d’aide à domicile agréées, mais leur répartition est très inégale : le sud du Jura, l’ouest de la Nièvre et certains cantons du Doubs restent nettement sous-dotés.
  • Les taux d'encadrement (personnel par résident) en EHPAD demeurent en-dessous des recommandations SOCLE, particulièrement hors agglomérations dijonnaise et bisontine.5

Cette “carte médico-sociale” de la BFC montre de forts contrastes :

  • Les zones périurbaines de Côte-d’Or et du Territoire de Belfort bénéficient d’une concentration d’offres
  • À l’inverse, les campagnes du Morvan ou du pays graylois font face à des “déserts” d’accompagnement.

Pour de nombreux élus locaux, la question n’est déjà plus celle de la qualité, mais celle de la continuité du service : trouver simplement une aide à domicile relève parfois du parcours du combattant, comme l’illustrent différents témoignages transmis lors des Assises du Grand Âge début 2023 à Mâcon.

Pourquoi cette question devient urgente : tendances nationales, incidence régionale

Pourquoi placer la hausse des plus de 80 ans au cœur de la réflexion sur l’offre médico-sociale ?

  1. Besoins croissants et évolution des profils : la génération des baby-boomers arrive à cet âge avec des situations individuelles de santé plus hétérogènes, mais la durée de vie en dépendance s’allonge en moyenne de 1,3 an (DRESS, 2020).6
  2. Remise en cause du “tout-EHPAD” : 80 % des seniors souhaitent vieillir à domicile (CSA, 2022), alors que les ressources humaines pour les services d’aide peinent à suivre la demande.7
  3. Choc RH : L’absence de candidats pour les métiers du médico-social et un turn-over record (près de 19 % en 2022 selon la FNAAFP) rendent les politiques d’offre pilotes.

En Bourgogne-Franche-Comté, ces tendances nationales se traduisent par une double alerte pour les décideurs locaux :

  • Des places en EHPAD parfois vacantes (réticence post-Covid, isolement des structures rurales), mais une saturation de l’aide à domicile et de l’hospitalisation à domicile dans les agglomérations
  • Des listes d’attente dans les SAAD (services d’aide et accompagnement à domicile) en progression de +30 % en trois ans à Besançon et Dijon8
  • Des tensions sur les recrutements, avec des fermetures de services temporaires, ou des horaires restreints (notamment observé dans plusieurs SSIAD de la Nièvre, été 2023)

Cette “double peine” place la BFC dans une situation paradoxale : elle est à la fois pionnière sur l’adaptation au vieillissement (projets MAIA, expérimentations d’habitat inclusif) et vulnérable à cause de ses fragilités structurelles et de ses disparités territoriales.

Ce que l’on observe concrètement sur le terrain en BFC

À l’échelle régionale, certains indicateurs alertent sur l’inadaptation progressive de l’offre actuelle :

Indicateur Valeur BFC Seuil national Sources
Taux d’équipement en EHPAD (pour 1000 plus de 75 ans) 118 123 ARS/INSEE 2022
Part de l’aide à domicile couverte par des services autorisés 54 % 66 % DREES 2023
Part des plus de 80 ans vivant seuls 42 % 38 % INSEE 2023
Taux de recours à l’hospitalisation à domicile +26 % (2019-2023) +15 % Assurance Maladie

On note plusieurs faits marquants :

  • Le taux d’équipement en EHPAD diminue alors même que la population cible augmente.
  • Beaucoup de personnes dites “isolées” sont en réalité seules à domicile sans possibilité de relais de nuit.
  • Le recours à l’hospitalisation à domicile explose : ce qui était une solution “ponctuelle” devient la réponse par défaut à l’absence de solution territoriale.

Concrètement, pour la BFC, la disponibilité d’une offre de service n’implique pas toujours sa pleine accessibilité : éloignement géographique, sous-effectifs, coûts résiduels, inadéquation aux attentes (le résident qui veut rester “chez lui” et n’accepte pas la vie collective).

Pour qui cela pose problème et pourquoi agir maintenant ?

Le décalage entre l’évolution démographique et l’adaptation de l’offre médico-sociale concerne :

  • Les collectivités locales, qui gèrent l’attribution des aides (APA, aides sociales), la coordination des acteurs et souvent le maintien du “vivre ensemble” dans les communes rurales.
  • Les gestionnaires d’établissements et services, confrontés au manque de main-d’œuvre, à la nécessité de moderniser les EHPAD, et à la demande croissante d’un accompagnement “hors les murs”.
  • Les professionnels de terrain, des aides-soignants aux coordinateurs gérontologiques, qui alertent sur l’épuisement professionnel.
  • Les familles, dont le poids augmente sur les plans logistiques, affectifs et financiers.

Pourquoi agir maintenant ?

  • Parce que le “creux démographique” des années 2020-2025 est en train de s’inverser : les besoins exploseront sur la prochaine décennie.
  • Parce que l’anticipation des plans d’investissement médico-social (plan “Ma Prime Adapt”, stratégie “Bien vieillir”, reterritorialisation du Ségur) nécessite des diagnostics de terrain précis.
  • Parce que la BFC conjugue des facteurs aggravants : désertification médicale, inégalités sociales fortes parmi les plus âgés dans certains territoires ruraux (source : ORS BFC, enquête pauvreté 2023), et un bâti vieillissant parfois inadapté à l’accueil de la perte d’autonomie.

Quels leviers d’action pour la Bourgogne-Franche-Comté ?

Agir sur l’offre médico-sociale exige d’abord de clarifier les priorités : développer partout tout, ou cibler là où la croissance démographique est la plus forte et l’isolement le plus aigu ? L’équipe recommande d’articuler les réponses autour de trois axes principaux.

1. Soutenir le virage domiciliaire adapté à nos réalités territoriales

  • Généraliser les services d’aide à domicile mutualisés entre petites communes : des expérimentations réussies sont déjà menées dans l’Autunois ou le Charolais.
  • Développer les habitats inclusifs facilitant la vie collective tout en maintenant une forme d’indépendance (cf. projet “Bien vivre chez soi” à Lure, ou résidence partagée à Nevers).
  • Investir dans le matériel connecté (télésurveillance, e-santé) et former les intervenants aux nouveaux usages adaptés au grand âge.

2. Mieux structurer les parcours, décloisonner sanitaire et médico-social

  • Renforcer l’articulation hôpital/EHPAD/domicile, particulièrement au niveau des coordinations territoriales d’appui.
  • Déployer largement les équipes mobiles gériatriques, efficaces là où l’offre médicale est absente (canton d’Arnay-le-Duc, secteur rural de Toulon-sur-Arroux).
  • Piloter le développement d’interfaces numériques permettant de partager les plans d’aide entre tous les acteurs concernés.

3. Répondre au choc des ressources humaines

  • Déployer des aides à l’installation et des dispositifs d’attractivité dans les zones sous-dotées en personnels médico-sociaux.
  • Soutenir l’ingénierie de formation régionale (blocs de compétences pour AS-G et AVS, valorisation des temps partiels, tutorat), appuyée sur les filières locales des IFSI et GRETA.
  • Encourager l’innovation sociale, comme les groupements d’employeurs portés par des EPCI ou les “ententes intercommunales” pour la gestion des remplacements en secteur rural.
À retenir :
  • La BFC vieillit plus vite que la moyenne française ; le défi des plus de 80 ans est déjà là, en particulier dans les territoires ruraux et intermédiaires.
  • L’offre médico-sociale progresse mais reste parcellaire et expose de fortes inégalités, qui se creusent à la faveur de la crise RH.
  • Les solutions de demain ne seront viables que si elles partent du terrain, avec davantage d’interconnaissance entre acteurs, d’initiatives coordonnées, et une mobilisation renouvelée autour des métiers du grand âge.
  • Les collectivités locales et porteurs de projets trouveront, dans la dynamisation de l’écosystème régional, des leviers d’action concrets à essaimer sur l’ensemble de la Bourgogne-Franche-Comté.

À surveiller dans les prochains mois : la mise en œuvre du nouveau schéma régional de santé (2024-2029), l’attractivité des métiers de l’autonomie (campagnes ARS - Conseil régional), et les résultats des expérimentations d’habitat accompagné. À partager dans vos réseaux pour alimenter le débat et amplifier les solutions innovantes.

Sources principales : INSEE, ARS Bourgogne-Franche-Comté, DREES, Assurance Maladie, ORS BFC, FNAAFP, CSA, DRESS - Statistiques des EHPAD, Assises du Grand Âge.

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