26/01/2026

Mobilité vers la Suisse : quels défis pour l’accès aux soins en Bourgogne-Franche-Comté ?

Un contexte unique : la frontière suisse, une réalité quotidienne pour la BFC

Située au carrefour de la France et de la Suisse, la Bourgogne-Franche-Comté (BFC) fait face à des dynamiques migratoires et économiques singulières. La mobilité transfrontalière, principalement portée par les travailleurs frontaliers vers la Suisse, est un phénomène structurant pour les départements du Nord Franche-Comté, en particulier le Doubs (50 000 frontaliers en 2023 selon l’URSSAF).

Ce mouvement quasi-quotidien façonne en profondeur l’accès aux soins pour les habitants et sollicite les structures sanitaires, autant côté français que helvétique. Le « pacte frontalier » – travailler en Suisse, vivre en France – est à la fois une opportunité et un facteur de complexité pour le système de santé local.

Enjeux concrets de la mobilité transfrontalière sur l’accès aux soins

Des profils spécifiques : qui sont les frontaliers concernés ?

  • Ages : la majorité des frontaliers a entre 25 et 54 ans (source : INSEE). Mais la question de la santé concerne aussi leurs familles, enfants et parents dépendants restés en France.
  • Densité : les plus fortes concentrations sont dans le Pays de Montbéliard, le secteur de Pontarlier, et le Haut-Doubs rural.
  • Mobilité médicale : nombre de frontaliers choisissent une partie de leurs soins en Suisse, mais la majorité reste suivie par des professionnels français (pour les suivis de grossesse, certains actes spécialisés, etc.).

Double affiliation, LAMal ou CMU : un choix qui détermine le parcours de soins

Depuis 2015, les travailleurs frontaliers doivent opter entre deux systèmes d’assurance maladie :

  • La CMU française (Couverture Maladie Universelle)
  • La LAMal suisse (assurance maladie obligatoire en Suisse)
Ce choix structure l’accès et le remboursement des soins, mais n’est pas figé : une mobilité professionnelle (chômage, changement de statut) peut rebattre les cartes.

En 2022, près de 75 % des frontaliers BFC avaient opté pour la CMU selon le CLEISS, mais la LAMal reste privilégiée pour certaines situations (soins lourds, temps d’attente réduits côté suisse, meilleurs remboursements sur certains postes).

Quels impacts sur les soins de premier recours ?

  • Médecins généralistes : dans le Haut-Doubs, on constate une tension aggravée sur la disponibilité des médecins, car une partie suit des patients à double affiliation, générant une complexité administrative supplémentaire (source : ARS, 2023).
  • Soins non programmés : certains frontaliers, faute de créneaux en France ou par facilité, se tournent vers les urgences suisses – avec retour direct de facturation pour la CMU.
  • Dentistes et spécialistes : forte attractivité de l’offre suisse, jugée plus accessible ou réactive sur certains soins spécifiques (ophtalmologie, stomatologie…), mais avec un reste à charge non négligeable.

Ce que cela change en Bourgogne-Franche-Comté

Territoires sous tension : diagnostics locaux

  • Haut-Doubs : la densité médicale (généralistes, kinés, infirmiers) est l’une des plus faibles de la région (source : DREES). L’effet frontaliers accentue la concurrence pour l’accès aux créneaux, alors que la population vieillit et que les besoins augmentent.
  • Pays de Montbéliard : la mobilité domicile-travail rend l’organisation des soins spécifiques (horaires décalés, délais de réponse différents…).
  • Zones périurbaines : pour certains publics fragiles, le départ de professionnels attirés par de meilleures conditions en Suisse (salaires, équipements) accentue les difficultés locales.

Effets sur les établissements de santé

  • Hôpitaux de proximité : ces derniers voient partir des praticiens (notamment infirmiers et aides-soignants) vers le système suisse, provoquant des tensions RH importantes sur le plateau de Pontarlier et à Maîche.

Selon l’ARS BFC (2023), près de 15 % des postes d’infirmiers dans le Haut-Doubs restent non pourvus, principalement à cause de l’attractivité suisse.

  • Prise en charge des urgences : certains patients frontaliers préfèrent (ou sont contraints) de se tourner vers les services helvétiques, ce qui peut retarder le suivi au retour en France ou générer des démarches complexes pour le remboursement.

Questions de suivi et prévention

  • Suivi santé au travail : plus complexe pour ceux qui cumulent des emplois de chaque côté, notamment pour les dépistages obligatoires ou le relais avec les services sociaux français.
  • Prévention et dépistage : difficulté à organiser des campagnes régionales qui tiennent compte de patients absents en journée, avec une organisation française parfois mal adaptée à ces rythmes de vie.

Pourquoi s’y intéresser maintenant ?

  • Vieillissement des populations : de plus en plus de retraités issus du salariat suisse restent vivre côté français, souvent avec des besoins médicaux plus lourds, mais des droits complexes (système « LAMal retraité » mal connu).
  • Télétravail émergent : des accords franco-suisses permettent plus de jours de télétravail côté français, ce qui bouleverse à la fois les rythmes de consommation de soins et d’affiliation (source : URSSAF).
  • Renouvellement générationnel des professionnels de santé : la concurrence avec la Suisse (salaires, équipements, temps de travail) fragilise le maintien des effectifs dans certains bassins.

À surveiller dans les prochains mois : les impacts potentiels d’une réforme européenne sur la coordination des systèmes de Sécurité sociale, ou tout nouveau texte bilatéral sur le remboursement des soins transfrontaliers.

Quelles actions pour les collectivités, acteurs de santé et décideurs ?

1. Coordination transfrontalière : un impératif pragmatique

  • Échanges réguliers entre ARS, CPAM et caisses suisses pour accompagner les frontaliers et leurs familles (rendez-vous binationaux, guichets informatifs locaux).
  • Informations adaptées sur les droits, les recours, et les modalités de remboursement, en particulier pour les multi-affiliés ou les retraités.

2. Attractivité, recrutement, fidélisation des professionnels

  • Mise en place d'incitations locales (logements, crèches d’entreprises, coopération inter-établissements) ciblant les jeunes diplômés et professionnels du secteur sanitaire.
  • Conventionnements pour accueillir des stagiaires en médecine et soins infirmiers dans les territoires exposés à la concurrence suisse.

3. Adaptation des offres et horaires de soins

  • Création de consultations à horaires élargis ou dématérialisées, pour répondre aux réalités de vie et aux rythmes de mobilité des actifs.
  • Déploiement d’actions de prévention (dépistages, vaccination) sur les lieux de travail situés à la frontière ou en entreprise côté suisse, en partenariat avec les employeurs locaux.

4. Appui aux publics précaires et invisibles

  • Accompagnement spécifique pour les travailleurs précaires, intérimaires ou familles binationaux, souvent moins informés sur leurs droits à la santé et les démarches administratives.

Focus : Éclairages chiffrés et réalités terrain

IndicateurValeurSource
Nombre de frontaliers BFC vers la Suisse 50 000 (2023) URSSAF
Part des frontaliers couverts en CMU 75 % (2022) CLEISS
Taux de postes infirmiers non pourvus (Haut-Doubs) 15 % ARS BFC
Densité médicale (généralistes) Haut-Doubs 69 pour 100 000 habitants DREES
Population potentiellement concernée par double affiliation jusqu’à 60 000 personnes avec les ayants droit URSSAF, CLEISS
À retenir :
  • La mobilité transfrontalière structure fortement l’accès aux soins et aggrave les tensions sur certains bassins, tout en générant des effets d’aubaine pour une partie des patients (accès à certaines spécialités, remboursement express, etc.).
  • Les départs réguliers de soignants fragilisent l’offre locale : la bataille de l’attractivité reste centrale, et la coopération transfrontalière, bien que perfectible, avance à petits pas.
  • Pour les collectivités locales, le défi est d’accompagner et sensibiliser tous les publics, notamment les plus précaires et “invisibles” de la mobilité (intérimaires, familles binationaux, retraités frontaliers…).

À surveiller et partager dans vos réseaux

  • La signature de nouveaux accords franco-suisses pourrait modifier en profondeur les règles (prise en charge, télétravail, retraite).
  • Des expérimentations locales portées par l’ARS BFC sur la télémédecine ou le partage de postes en commun avec la Suisse ouvriront, sans doute, de nouvelles pistes d’adaptation.
  • Collectivités, réseaux santé, associations, élus : un enjeu partagé – créer une culture sanitaire frontalière, adaptée, efficace et lisible !

Ressources utiles :

  • ARS Bourgogne-Franche-Comté – Observatoire régional de santé : ors-bfc.org
  • URSSAF – Observatoire des frontaliers : urssaf.fr
  • CLEISS – Information sur les droits transfrontaliers : cleiss.fr

À partager sans modération : chaque acteur, chaque territoire peut adapter son action. Une veille continue s’impose pour faire des spécificités transfrontalières un atout, non un obstacle, dans l’accès de toutes et tous à des soins de qualité en Bourgogne-Franche-Comté.

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