13/01/2026

Migrations et bouleversements : quels effets sur la santé publique en Bourgogne-Franche-Comté ?

Migration et santé : une actualité sous le radar, pourtant centrale en région

L’actualité nationale met souvent en avant l’arrivée de nouveaux publics, la pression sur les structures de soins et les débats sur “l’attractivité des territoires”. Mais que sait-on, concrètement, des dynamiques migratoires en Bourgogne-Franche-Comté (BFC) ? Et surtout, comment ces flux - arrivées mais aussi départs - transforment-ils le profil sanitaire de notre région ?

Selon l’INSEE, la BFC compte un peu plus de 2,8 millions d’habitants (2023), avec un solde migratoire modérément positif depuis 2018. Cette tendance masque des réalités très différentes entre départements : la Côte-d’Or et le Doubs attirent toujours plus, pendant que la Nièvre continue de perdre des habitants [INSEE, Bilan démographique 2024]. Depuis la crise sanitaire, de nouveaux profils s’installent : télétravailleurs parisiens dans le Jura, travailleurs frontaliers dans le Pays de Montbéliard, étudiants internationaux à Dijon… Ces mouvements ne sont pas anodins pour la santé publique.

Comprendre les différents visages de la migration en BFC

En santé publique, “migration” recouvre plusieurs réalités :

  • Migration interne : mobilité domicile-travail, installation de citadins en ruralité, déprise démographique de certains cantons.
  • Migration internationale : étudiants, travailleurs détachés, familles s’installant dans la région.
  • Mouvements temporaires : saisonniers agricoles, personnes en situation de précarité ou de passage.

La Bourgogne-Franche-Comté, malgré sa faible densité globale (59 hab/km², contre 118 au national), accueille chaque année environ 25 000 nouveaux arrivants de France ou de l’étranger [INSEE, Migrations résidentielles 2023]. Ces flux se répercutent sur les services de santé, l’organisation des soins de ville, la prévention et la veille épidémiologique régionale.

Impacts sanitaires : de nouveaux besoins, des risques parfois invisibles

Changement de profil épidémiologique

Avant même de parler d’épidémies, la migration change la structure d’âge (plus de jeunes actifs), l’origine géographique (diversification), le niveau d’éducation sanitaire et parfois la prévalence de certaines pathologies.

  • Augmentation des maladies chroniques “importées” : Certaines populations récemment installées présentent des taux plus élevés de diabète de type 2, hypertension ou maladies cardiovasculaires, souvent liés à des déterminants sociaux (précarité, ruptures de soins).
  • Risques infectieux spécifiques : La tuberculose reste rare en BFC (4 cas pour 100 000 habitants en 2022 – Source ARS BFC), mais des cas groupés ont été observés chez des populations migrantes venues d’Europe de l’Est ou de certains pays d’Afrique.
  • Défi de la vaccination : Les données sur la couverture vaccinale montrent de vrais écarts chez les enfants de familles nouvellement arrivées, notamment pour la rougeole ou le HPV [Santé publique France, Couverture vaccinale BFC 2022].

Inégalités d’accès aux soins amplifiées

Les personnes arrivant dans la région, notamment en ruralité, rencontrent des difficultés spécifiques :

  • Connaissance insuffisante du système de santé (horaires, droits, parcours de soins…)
  • Barrière linguistique ou administrative, surtout pour les primo-arrivants ou les résidents non francophones
  • Offre médicale déjà tendue dans certains secteurs (ex. : 35 % des communes de la Nièvre sont en zone d’intervention prioritaire ARS)

Ce que l’on observe dans la région : la file active de la Couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) a progressé de 9 % dans les territoires accueillant davantage de nouveaux arrivants entre 2018 et 2023 [DREES, 2023]. Les acteurs du médico-social voient ainsi arriver des situations complexes : rupture de suivi pour maladies chroniques, enfants sans carnets de santé à jour, etc.

Besoins émergents en santé mentale

Un point peu visible mais préoccupant : de nombreux dispositifs régionaux de prévention santé mentale (PASS, SISM) signalent une hausse des demandes d’aide parmi les jeunes et adultes récemment arrivés, notamment étudiants internationaux et saisonniers agricoles. Isolement, insécurité, choc culturel : ces facteurs se retrouvent dans les motifs d’hospitalisation en psychiatrie en Côte-d’Or et dans le nord de la Saône-et-Loire, selon les rapports ARS 2022.

Dynamiques migratoires : comment cela transforme notre manière d’agir ?

Adaptation de l’offre de soins et de prévention

Concrètement, pour la BFC, cela implique une organisation différente :

  • Déploiement de médiateurs en santé : Le recours à des médiateurs linguistiques ou “passerelles santé” commence à émerger à Dijon, Sens ou Montbéliard – mais reste encore trop rare en ruralité.
  • Formations auprès des professionnels : L’ARS propose depuis 2021 des sessions “santé et migration” à destination des équipes de soins de premier recours (cf. formation ARS/ORS BFC 2023).
  • Outils plurilingues sur les droits et le parcours de soins : Plusieurs réseaux associatifs diffusent désormais des brochures traduites, notamment sur la vaccination et les démarches CPAM (France Terre d’Asile, CeGIDD BFC).

Renforcer la veille épidémiologique locale

Les dynamiques migratoires imposent d’ajuster la veille et la surveillance régionale :

  1. Surveillance des maladies à déclaration obligatoire (tuberculose, VIH, rougeole, etc.) dans les bassins à fort flux migratoire, grâce à un partenariat ARS-SPF.
  2. Analyse fine des sous-populations à risque : L’ORS BFC publie chaque année des focus sur la santé des élèves allophones, les indicateurs de surmortalité prématurée évitable et la santé périnatale chez les nouvelles arrivantes.
  3. Coordination accrue entre acteurs locaux : L’accueil de saisonniers agricoles dans les Monts du Jura s’accompagne désormais d’une campagne de dépistage tuberculose/VIH à l’arrivée (ARS, Service de santé au travail agricole).

Exemple à surveiller : l’impact dans les zones sous-dotées

Le sud de la Nièvre, le Haut-Morvan ou l’Auxois connaissent un double défi :

  • Arrivée de nouveaux habitants parfois plus jeunes et actifs, ce qui dynamise localement le bassin de vie et l’école.
  • Tension sur des services déjà fragilisés : L’arrivée de familles nécessite de renforcer rapidement la PMI, la médecine scolaire ou les permanences d’accès aux soins de santé (PASS).

Ce rééquilibrage régional oblige à repenser l’allocation des moyens, les dispositifs d’accompagnement et la coordination départementale (ex. : expérimentation des “maisons de santé pluri-professionnelles” orientées vers les nouveaux arrivants).

À retenir : Ce que cela implique pour les acteurs de terrain en BFC

  • Les dynamiques migratoires modifient en profondeur le profil sanitaire régional : hausse de la diversité culturelle, évolution des besoins en prévention, nouvelles vulnérabilités.
  • Tous les acteurs - collectivités, centres de santé, associations, élus - doivent intégrer cette donnée pour ajuster leur action : adaptation de l’information, formation, accompagnement des nouveaux publics.
  • La coopération locale (mairies, ARS, associations, écoles, dispositifs sociaux) reste la clé pour ne pas creuser les inégalités d’accès aux soins, notamment dans les secteurs ruraux ou périurbains.
  • Continuer à documenter ces flux et leurs effets est indispensable pour anticiper les besoins de santé, orienter la planification territoriale, et soutenir la cohésion sociale régionale.
À surveiller dans les prochains mois :
  • Publication 2024 du rapport ORS BFC sur la santé des jeunes migrants dans les collèges et lycées de la région
  • Lancement du Programme régional d’accès à la prévention et aux soins pour les personnes migrantes et précaires (PRAPS-2024, ARS BFC)
  • Initiatives locales d’accueil (Villages d’accueil dans l’Yonne, permanences d’accès à la santé à Belfort et Dole) : premiers retours attendus, à suivre dans nos prochaines synthèses.

Pour aller plus loin

  • INSEE : Bilan démographique Bourgogne-Franche-Comté 2023
  • Santé publique France : Tableau de bord Régional Bourgogne-Franche-Comté 2022
  • ORS BFC : Focus Santé des élèves allophones 2023
  • Agence Régionale de Santé BFC : PRS 2023 - focus santé des populations migrantes
  • DREES : Accès aux soins des populations migrantes en France, 2023
À partager dans vos réseaux — et à intégrer dans vos prochaines réflexions territoriales.

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