23/05/2026

Hommes, femmes : pourquoi les écarts de santé résistent en Bourgogne-Franche-Comté ?

Constat national : des écarts de santé qui perdurent

Depuis plusieurs décennies, la France observe des différences persistantes entre femmes et hommes, à la fois en termes d’espérance de vie, de mortalité prématurée, d’accès à la prévention et d’exposition aux déterminants sociaux de santé. Le dernier rapport de Santé publique France (SPF) confirme que si l’espérance de vie continue de progresser globalement, les écarts bénéficient encore trop souvent aux femmes : 85,7 ans pour elles, contre 80 ans pour les hommes (SPF, 2023).

Mais réduire cette question à une simple comparaison nationale serait passer à côté de réalités régionales majeures. Bourgogne-Franche-Comté (BFC) affiche des dynamiques propres : profils sociodémographiques particuliers, territoires ruraux vastes, zones urbaines moyennes, gradients sociaux marqués. Que révèlent les chiffres plus précis dans notre région, et surtout, comment agir ?

Dans la région BFC : des écarts moins connus, mais bien réels

La Bourgogne-Franche-Comté, avec près de 2,8 millions d’habitants, dessine une carte de la santé contrastée – où les différences entre hommes et femmes restent structurelles. L’observation régionale pointe plusieurs tendances :

  • Espérance de vie à la naissance : En 2021, selon l’INSEE, l’espérance de vie à la naissance était de 82,6 ans en BFC – avec 85,2 ans pour les femmes et 79,8 ans pour les hommes. L’écart régional femmes-hommes (5,4 ans) reflète le niveau national, mais varie selon les départements : il dépasse 6 ans dans la Nièvre, reste sous les 5 ans dans le Doubs.
  • Mortalité prématurée : La mortalité prématurée (<65 ans) touche 2 fois plus les hommes que les femmes dans la région (source : ARS BFC, 2022). Particularité : la Saône-et-Loire et la Nièvre affichent des taux parmi les plus élevés, surtout pour les hommes.
  • Accès à la prévention et aux soins : Plusieurs enquêtes régionales le rappellent : le déficit de recours aux soins préventifs chez les hommes reste marqué (dépistage des cancers, visite chez le médecin traitant, suivi médical), tout comme chez les femmes des milieux ruraux ou précaires, pour des raisons différentes (mobilité, charge mentale, précarité menstruelle).
  • Inégalités sociales accumulées : Les déterminants sociaux de santé (niveau d’études, revenus, type d’emploi, isolement) amplifient les écarts liés au genre. Par exemple, la précarité économique des femmes seules est un facteur aggravant en BFC – particulièrement dans le Haut-Jura rural et la Bresse.

Concrètement, pour la BFC : la “moyenne” cache des situations très différenciées selon le sexe, l’âge, le lieu d’habitation et le contexte social. Gardons ce prisme en tête quand on parle d’égalité.

Les causes structurelles : comportements, exposition et précarités

Les comportements de santé, encore très genrés

Plusieurs comportements à risque, en BFC comme ailleurs, restent statistiquement plus fréquents chez les hommes : tabagisme régulier, consommation excessive d’alcool, usage de drogues, faible recours à la prévention. L’ORS Bourgogne-Franche-Comté signale que 28% des hommes fument quotidiennement, contre 21% des femmes (2022). Ce différentiel nourrit le surcroît d’accidents, de pathologies chroniques et de cancers chez les hommes, notamment dans les zones périurbaines du Doubs et du Pays de Montbéliard.

Chez les femmes, d’autres vulnérabilités apparaissent (cancers du sein/col de l’utérus, troubles psychiques, exposition aux violences conjugales), souvent sous-déclarées ou tardivement prises en charge. Ce qui explique la forte part de pathologies évitables en zone rurale, où le suivi gynécologique ou psychologique décroît une fois passés 45 ans.

Les déterminants sociaux de santé : un effet ciseau pour les femmes

La BFC connaît une démographie vieillissante – 23% de la population a plus de 65 ans, et parmi elles, les femmes vivent souvent plus longtemps, mais en moins bon état de santé fonctionnelle. Les femmes seules de plus de 75 ans représentent ainsi 14% de la population bourguignonne, particulièrement vulnérables à la précarité énergétique, à l’isolement, à la dépendance et au non-recours aux droits (Cartographie ARS).

Facteur aggravant : près de 70% des familles monoparentales sont portées par des femmes dans la région (INSEE, 2021), avec un risque accru de précarité, de troubles psychiques, de stress chronique et d’accès restreint au soin. Ce constat est particulièrement fort dans l’Yonne et la Nièvre, où la précarité féminine se conjugue aux inégalités d’accès à la santé.

Exposition professionnelle et charge mentale : des différences ancrées

  • Hommes : surreprésentation dans les secteurs à accidents (bâtiment, transports), temps de travail plus long, travail de nuit plus fréquent – ce qui explique en partie leur surmortalité prématurée.
  • Femmes : surreprésentation dans les métiers du soin, du lien social et de la “première ligne”, sous-valorisés et précarisés (aides à domicile, personnel soignant, assistantes maternelles), particulièrement en ruralité.

L’étude ARS/SPF sur la “santé au travail” en BFC pointe ainsi une prévalence élevée des troubles musculosquelettiques et du burn-out chez les femmes de la région, notamment dans le secteur médico-social.

Pourquoi agir maintenant ? Trois enjeux pour la région

  • Vieillissement accéléré : Avec un âge médian parmi les plus élevés de France (dans la Nièvre, 48 ans en 2022), les écarts de santé femmes-hommes se traduisent par une demande croissante en soins de longue durée, aide à domicile, accompagnement social. Cela pèse d’abord sur les territoires sous-dotés en professionnels, particulièrement pour les femmes âgées.
  • Accès aux soins : Le “désert médical” est un phénomène connu : il a des conséquences différenciées selon le sexe. Dans la Nièvre, on compte en moyenne 75 médecins généralistes pour 100 000 habitants, contre 120 dans le Doubs. Les femmes, souvent moins mobiles, subissent davantage l’éloignement des structures de prévention (dépistages, santé sexuelle, santé mentale). Les hommes, eux, retardent souvent la consultation pour des raisons culturelles/psycho-sociales.
  • Précarités croisées : Cumul emploi précaire, isolement, non-recours aux droits, mobilité réduite… Les publics féminins y sont plus exposés, notamment dans les 300 communes de moins de 500 habitants de l’Yonne et de la Bresse, qui cumulent vieillissement et éloignement des services.

À surveiller dans les prochains mois : comment seront répartis les nouveaux dispositifs de prévention (médecins coordonnateurs, CPTS), et les fonds dédiés à la santé des femmes, afin d’éviter un effet “double peine” pour les territoires cumulant ruralité et précarité féminine.

Concrètement, que peuvent faire les acteurs de la BFC ?

Les leviers d’action doivent s’adapter à la diversité des écarts. Quelques pistes régionales émergent :

Pour les collectivités

  • Soutenir les dispositifs de mobilité pour l’accès aux consultations spécialisées, particulièrement dans les zones rurales à forte population féminine âgée.
  • Favoriser le déploiement de campagnes ciblées (dépistage cancers du sein/utérus, santé mentale des hommes) avec relais locaux (mairies, mutuelles, maisons de santé).
  • S’engager dans l’amélioration des conditions de vie des familles monoparentales (logement, accès aux droits, garde d’enfants, soutien psychologique).

Pour les établissements de santé et professionnels

  • Développer une vigilance particulière sur les signes d’isolement/de précarité lors des consultations avec des femmes âgées ou des hommes en situation de rupture (chômage, séparation, maladies chroniques).
  • Renforcer la prise en charge précoce des femmes victimes de violences, via des collaborations renforcées avec le secteur associatif (ex : France Victimes, CIDFF).
  • Proposer des horaires et des dispositifs adaptés aux personnes peu mobiles ou en horaires décalés (ex : maraudes santé en soirée, matinées prévention en zone d’activité).

Pour les associations, institutions et entreprises

  • Soutenir l'insertion et l’accompagnement social des femmes isolées ou en rupture familiale, y compris en zones périurbaines.
  • Promouvoir la sensibilisation aux risques psycho-sociaux masculins dans l’industrie ou l’agriculture (taux de suicide masculin > à celui des femmes en BFC, source SPF 2022).
  • Participer à la lutte contre la précarité menstruelle (fourniture de protections gratuites dans les collèges et les lieux publics, avec soutien de la Région BFC).

Des outils pour aller plus loin : données locales et usages

Indicateur Hommes Femmes Source
Espérance de vie à la naissance 79,8 ans 85,2 ans INSEE (2021)
Mortalité prématurée 2x supérieure (vs femmes) - ARS BFC (2022)
Tabagisme quotidien 28% 21% ORS BFC (2022)
Risque de précarité familiale monoparentale 30% 70% INSEE (2021)

Retenir ces chiffres, c’est donner du poids aux constats régionaux pour orienter la décision et mieux cibler les programmes de santé publique.

À retenir et à partager : les clés pour avancer

  • Les écarts femmes-hommes en santé ne disparaissent pas, ils évoluent et se recomposent selon les territoires et les âges : d’où l’importance d’observer régulièrement les tendances locales en Bourgogne-Franche-Comté.
  • Le recul du recours aux soins peut toucher autant les hommes (pour des raisons de comportements) que les femmes (pour des raisons structurelles et de précarité). Les réponses doivent s’adapter à ces réalités.
  • La diversité des situations (rural, urbain, “territoires oubliés”) appelle à des solutions différenciées, avec une attention renouvelée aux publics cumulant risques (précarité, isolement, vieillissement, violences).
  • Collectivités, professionnels, associations… chacun a un levier à actionner. L’observation partagée des déterminants de santé, des pratiques et des conditions de vie permet de ne pas laisser les inégalités femmes-hommes s’enraciner davantage.

À surveiller dans les prochains mois : déploiement des dispositifs “Santé des femmes”, impact de la loi sur la prévention en santé, évolution démographique des plus de 75 ans en ruralité (notamment dans la Nièvre et l’Yonne). N’hésitez pas à partager cet état des lieux auprès de vos réseaux locaux, d’équipe ou de vos collectivités : c’est tout l’esprit de la veille territoriale utile.

Sources : Santé publique France, ARS Bourgogne-Franche-Comté, INSEE Bourgogne-Franche-Comté, ORS BFC, France Victimes, CIDFF.

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