14/03/2026

Tabac : comprendre son impact concret dans les territoires les plus touchés de Bourgogne-Franche-Comté

Contexte national : pourquoi parler à nouveau du tabagisme ?

Chaque année, le tabac tue prématurément plus de 75 000 personnes en France (source : Santé publique France). Les campagnes nationales martèlent l’importance de la prévention : hausse répétée du prix du paquet, Mois sans Tabac, messages sur les paquets… Mais les chiffres stagnent depuis quelques années. Plus encore, on note des disparités majeures : tous les territoires ne sont pas touchés de la même manière.

Au-delà du grand angle national, nous observons que certaines régions, dont la Bourgogne-Franche-Comté, figurent systématiquement parmi les plus concernées. Un constat confirmé par les dernières enquêtes épidémiologiques, comme le Baromètre Santé 2021 de Santé publique France ou les données INSEE.

C’est cette granularité – celle des départements les plus impactés – qui nous intéresse : car c’est là que le tabac fait le plus de dégâts invisibles, et que les leviers d’action doivent être concrets et adaptés.

Où le tabac frappe-t-il le plus fort en BFC ? Focus départements

Le tabagisme ne touche pas uniformément la région. Plusieurs sources (INSEE, ARS BFC, SPF) permettent de localiser les départements où la consommation quotidienne est la plus élevée. Pour mieux comprendre, voici les dernières données accessibles (personnes de 18 à 75 ans déclarant fumer quotidiennement, moyenne régionale autour de 28 %).

Département Taux de fumeurs quotidiens (%) Population concernée (est.)
Nièvre 31,6 ~ 55 000
Saône-et-Loire 30,1 ~ 120 000
Haute-Saône 29,9 ~ 45 000
Jura 29,5 ~ 40 000
Doubs 27,8 ~ 93 000
Yonne 27,1 ~ 60 000

À retenir : la Nièvre et la Saône-et-Loire dépassent systématiquement la moyenne régionale, et présentent certains des taux les plus élevés du territoire national (hors Outre-Mer).

Pourquoi ces écarts ? Les déterminants locaux du tabagisme

Face à de tels chiffres, la question n’est pas seulement “pourquoi ici”, mais “comment s’expliquent ces inégalités” ? Plusieurs facteurs spécifiques à nos territoires interviennent :

  • Poids de la précarité et des inégalités sociales : les départements les plus touchés correspondent aussi à ceux où l’on relève une part plus élevée de minima sociaux, de chômage ou de situations d’isolement. Or, la relation tabac-précarité est aujourd’hui solidement documentée (source : DREES 2022).
  • Habitat rural, accès limité à la prévention : dans la Nièvre ou la Haute-Saône, où les distances sont importantes et où de nombreux cantons sont dépourvus de Maison de santé, l’accès aux actions de prévention à long terme reste complexe.
  • Perte de repères d’accompagnement : là où les acteurs santé sont peu nombreux et renouvelés régulièrement (départs en retraite, postes vacants), il devient difficile de maintenir des suivis personnalisés (tabacologues, accompagnement médico-social, etc.).
  • Culture locale et pression sociale : certains territoires conservent une image du tabac “social” (tabac-café, tabac de fête), plus ancrée dans les habitudes rurales que dans les centres urbains universitaires (ex : Besançon, Dijon).

Ce que l’on observe dans la région : la stabilité, voire l’augmentation du tabagisme dans certains départements ne répond pas aux outils nationaux classiques (simple hausse du prix, campagnes médias), mais montre la nécessité de stratégies ultra-locales.

Conséquences sanitaires : quelles réalités derrière les chiffres ?

On ne lira pas ici une énième litanie sur les méfaits du tabac – ils sont connus : cancers, maladies cardiovasculaires, BPCO, accidents vasculaires cérébraux… Mais que se passe-t-il concrètement dans nos territoires ?

  • Surmortalité prématurée : la Bourgogne-Franche-Comté enregistre chaque année plus de 1 000 décès attribuables directement au tabac (sources : ARS BFC, Santé Publique France). Dans la Nièvre, c’est environ un décès sur cinq avant 65 ans qui est lié au tabagisme.
  • Maladies chroniques évitables : dans la Saône-et-Loire et le Jura, le nombre d’hospitalisations pour BPCO est presque 1,5 fois supérieur à la moyenne nationale (source : PMSI 2022, étude locale).
  • Inégalités d’espérance de vie : l’écart entre les populations les plus favorisées et les plus défavorisées de la BFC atteint parfois six à huit ans, en grande partie du fait des conduites addictives, dont le tabagisme.

À surveiller dans les prochains mois : l’arrivée de nouvelles formes de consommation (tabac chauffé, puff, blending tabac-cannabis) dans les collèges ruraux et lycées des petites villes accroît l’inquiétude des acteurs locaux, car elles touchent des publics de plus en plus jeunes.

Quel coût du tabagisme pour les territoires les plus touchés ?

Le “coût du tabac” est souvent abordé de façon nationale. Mais au niveau des départements de la BFC les plus concernés, qu’observe-t-on ?

  • Pression sur les services de santé : les hôpitaux de proximité, en particulier Moulins-Engilbert ou Decize dans la Nièvre, gèrent régulièrement des pathologies lourdes liées au tabac, sans plateau technique adapté au suivi long terme.
  • Absentéisme et désinsertion professionnelle : la Saône-et-Loire a vu en 2022 un taux d’arrêts maladie liés à un motif “maladie chronique” supérieur de 20 % à la moyenne régionale (source : Assurance Maladie – DRSM BFC).
  • Coût indirect sur la vie sociale : le tabac alimente un cercle vicieux d’exclusion, freinant la réinsertion longtemps après l’arrêt. Les travailleurs sociaux rapportent régulièrement que 40 à 50 % de leurs bénéficiaires axent leurs dépenses “plaisir” uniquement sur le tabac, au détriment d’une alimentation ou d’autres loisirs.

À retenir : le tabac n’affecte pas que la santé individuelle, il pèse sur la vie sociale, sur le budget des familles et sur l’économie locale.

Zoom sur quelques initiatives et points de vigilance

Le tableau n’est pas totalement noir : des initiatives locales existent, plus ou moins visibles.

  • Prévention scolaire : les campagnes “Collège sans Tabac” menées par les équipes du CODES 58 (Nièvre) ou la Mutualité française en Haute-Saône montrent des résultats encourageants : baisse du premier contact avec le tabac de 13 % (enquête interne Collège rural 2022-2023).
  • Permanences tabacologues itinérants : l’expérience menée en Saône-et-Loire par le CHU Dijon et le réseau régional ADES 71 ramène la prévention dans les villages éloignés, permettant d’atteindre des profils “hors radars”.
  • Partenariats avec les buralistes : dans le Jura, plusieurs buralistes ont été formés pour orienter vers des dispositifs d’aide à l’arrêt, notamment dans les petites communes où aucun professionnel de santé tabacologue n’est présent à moins de 20 km.

Ce que cela implique pour la BFC :

  • Ne pas baisser la garde sur les politiques locales d’aide à l’arrêt et de prévention : l’épuisement des équipes et l’arrêt de certains financements menacent leur pérennité.
  • Penser la lutte contre le tabac comme un levier anti-précarité : ce sont souvent les plus fragiles qui sont les plus dépendants.
  • Miser sur le relais associatif, en complément des dispositifs institutionnels (ex : associations d’anciens fumeurs, interventions dans l’ESSA, etc.).
  • Surveiller les nouveaux modes de consommation et adapter les messages : ce qui était vrai du tabac “classique” ne l’est plus forcément pour les “puffs” ou les produits hybrides.

Pistes d’action concrètes pour les acteurs du terrain

À l’échelle locale, voici ce que les structures (collectivités, établissements, associations, élus) peuvent mettre en œuvre :

  • Repérer les publics invisibles : identifier, via les CCAS, MSA ou relais d’insertion, les usagers non suivis, potentiellement “loin” des réseaux de santé classique.
  • Mener des actions “hors les murs” : interventions dans les lieux de vie (marchés, cafés, centres sociaux ruraux).
  • Former systématiquement les acteurs de première ligne : travailleurs sociaux, auxiliaires de vie, assistantes maternelles notamment sur les fausses représentations (le tabac comme seul plaisir accessible, le tabac instrument de lien social…).
  • Valoriser et relayer les dispositifs d’aide à l’arrêt, certes nationaux mais trop peu connus (Tabac Info Service, programmes Alvéole, application de l’Assurance Maladie).
  • S’appuyer sur les mairies de villages pour relayer les actions : dans bien des cantons ruraux, le maire reste le seul point d’accès à l’information santé.

Ce qu’il faut retenir et partager dans vos réseaux

  • Le tabagisme demeure un problème majeur et inégalement réparti dans la région. La Nièvre et la Saône-et-Loire sont particulièrement concernées.
  • Les causes tiennent autant à la précarité sociale, à l’isolement, qu’à la difficulté d’accès à la prévention dans les espaces ruraux.
  • Les conséquences dépassent la seule santé et affectent tous les pans de la vie locale, y compris l’économie, l’éducation, et l’attractivité.
  • Les réponses efficaces sont d’abord locales, portées par les acteurs du terrain : toute structure peut agir à son échelle.
  • À surveiller : l’émergence de nouveaux modes de consommation, la fatigue des équipes et la possibilité de renforcer les alliances entre associations, institutions et relais de proximité.

Sources principales : ARS BFC ; Santé publique France ; INSEE ; Assurance Maladie ; DREES ; CODES 58 ; Mutualité Française ; ADES 71 ; PMSI ; Caisse nationale d’Assurance vieillesse.

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